Caractères draveillois
Draveil-Résistance

Théma
Notre devoir de mémoire
SOI et Camp de la Paix de Mainville, pépinières de résistants
Dès 1933, on savait
Volontaires de la Guerre d‘Espagne
Les Fusillés du 30 avril 1944 à la prison de la Santé
La Mutinerie du 14 juillet 1944 à la prison de la Santé. Témoignage
Du nouveau sur la Libération
de Draveil [1]
[2]
Déportés, Internés de Draveil [Cartes]
Déportés, Internés, Résistants de 1939-1945, Draveil
Déportés, Internés de Vigneux [Cartes]
Déportés, Internés, Résistants de 1939-1945, Vigneux
Jeunesse résistante Draveil Vigneux
Exposition "Draveillois(es) en Résistance"
Exposition " Parcours Santé "
Concours National Résistance Déportation
1908 - Les Grèves de Draveil-Vigneux

 

Notices biographiques
• AUCLAIR Marcelle
• BERNIER Mauricette
• BIANCHI Sonia
• BRÉANT Geneviève
• BROSSARD Pierre
• BRU Léon
• CAZIN Marcel
• CHADEL Julien
• DEGUÉRET-LEBERRE Simone
• DEGUÉRET-PAYEN Suzanne
• DE WITTE
DREYFUS Georges
• Colonel FABIEN
• GEORGES Pierre (Colonel FABIEN)
• GERVAIS Sylvain
GUEGUEN-DREYFUS
Georgette [1]
[2] [3] [4]
HAZEMANN Jean-Jacques [1] [2]
• HAZEMANN Robert-Henri
• HANSEN-ROTENSTEIN Geneviève
JEUNON Jacqueline [1] [2]
JEUNON (Famille) [1] [2-Morning Star]
JEUNON Madeleine
JULIAN Camille
• JULIAN Fernand père
JULIAN Fernand fils
• LAFARGUE Paul

LE BAIL René
LE BERRE Maurice
• LEJEUNE Adrien
• LE LAY Antonine dite "Julienne"
• LE LAY Désiré
LEROY André
• LEROY-RODRIGUEZ Geneviève
• LINARD Marcel
• MAHN Berthold
MANGIN-SOUCHE Lucienne
• MARX-LAFARGUE Laura
• MARZIN Madeleine
• MATHA Armand
MATHIS-NOYER Émilie dite «Lili»

• MENVIELLE Charles
• MOREAU Germaine
• NOYER Paul
• OUZOULIAS Albert
• PASDELOUP Auguste
PAYEN Roger [Sommaire] [1] [2] [3] [4]
• PICARD R.
• PIECK Wilhelm
• PRÉVOST Alain
• PRÉVOST Jean
• PRÉVOST Michel
• RODRIGUEZ André
• RODRIGUEZ Gonzalo
• SADOUL Jacques
• SCHNAIDERMAN Gdalien
TAILLADE Auguste dit Pierre
• TRIOULLIER Jean
• TRIOULLIER Lucienne

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Maurice LE BERRE

   
  Né en 1921, décédé en 1979. Métallurgiste militant des Jeunesses communistes de Draveil, résistant dès l’exode, Maurice LE BERRE, dit « Noël », dit « Le Tondu », devient, selon Albert OUZOULIAS (Colonel André), son « frère d’arme, un des premiers francs-tireurs, un des plus courageux combattants de toute la Résistance et le moins décoré ». Chef de détachement des « Bataillons de la Jeunesse », LE BERRE est l’auteur, avec un autre jeune résistant des Bataillons, de la première exécution d’un officier nazi sur le territoire français, la nuit du 13 août 1941, donnant ainsi le coup d’envoi de la lutte armée. Sous la direction de son ami de longue date Pierre GEORGES (Colonel Fabien), il dirige et participe à de nombreux sabotages et attentats contre l’occupant nazi. Responsable FTP, Maurice LE BERRE dirige le premier maquis de la Zone Nord. Il est arrêté le 28 août 1942, s’évade du fort de Romainville dans la nuit du 31 décembre 1942-1er janvier 1943, est repris vers le 15 janvier 1943 et déporté à Mauthausen.
Il se marie avec Simone DEGUÉRET, draveilloise, une des combattantes les plus intrépides des « Bataillons de la Jeunesse ». Simone DEGUÉRET est également arrêtée et déportée. Tous deux reviennent des camps. Ils s’installent à Barjac, dans le Gard.
Pour Albert OUZOULIAS, Maurice LE BERRE est le symbole, avec un autre draveillois, Marcel LINARD, des milliers de militants, simples gens aux noms inconnus, qui ont obtenu la victoire sur le nazisme. L’histoire doit retenir leur nom.
Médaille de la Résistance.
 
 
Maurice LE BERRE
Maurice LE BERRE le jour d'une de ses arrestations le 28 août 1942
Fiche de la Préfecture de Police
   
 

Maurice LE BERRE naît à Montrouge, au 44 avenue de la République, le 26 août 1921 de son père breton, Guénolé Marie LE BERRE et de sa mère Françoise Marie BLAISE. Il décède à Alès (Gard) le 4 septembre 1979.

De son enfance passée au SOI (Secours Ouvrier International) de Draveil et de son passage au Camp de la Paix de Mainville , Maurice conserve pour la vie une forte exigence de justice et de dignité, et des amitiés indestructibles avec des jeunes dont beaucoup deviendront l’avant-garde de la lutte contre l’occupant nazi : Pierre GEORGES (Colonel FABIEN), Marcel LINARD, Simone DEGUÉRET.

Vers l’âge de 10 ans, Maurice est accueilli au SOI par Roger PAYEN, grande personnalité draveilloise. Roger se souvient (1) :

LE BERRE était tout gamin, il jouait au SOI, il venait le jeudi, le dimanche, aux colonies de vacances, et tous ces jeunes jouaient ensemble. C’est là que LE BERRE a pris les premiers contacts qui se sont solidifiés au Camp de la Paix… Camp où, à chaque vacance scolaire et aux grandes vacances, les jeunes de Draveil accueillaient les jeunes de la région parisienne puis du monde entier…

Parmi ces jeunes de la région parisienne, des différents arrondissements de Paris, un était l’animateur, qui allait devenir le colonel FABIEN. Le groupe Valmy a commencé à se former là. Au moment de la Résistance, ils se sont retrouvés.

Au début de la guerre, un dirigeant du Parti amène Maurice LE BERRE pour rencontrer FABIEN, il le voit sourire : « Alors, tu as parlé de clandestinité, il y a au moins 5 ans que je le connais ».

FABIEN et Maurice LE BERRE ont fait équipe avec une de nos cousines, Simone DEGUÉRET, la femme du colonel FABIEN, et d’autres. J’ai des photos où l’on voit FABIEN, OUZOULIAS, LE BERRE. C’était le début de ce que le Parti appelait l’OS (Organisation Spéciale). Il n’y avait pas encore d’organisation solide. Le groupe Valmy ne portait pas encore ce nom-là…

Maurice LE BERRE était de Draveil pour son activité. Son père habitait Vigneux, mais en raison de problèmes familiaux, Maurice était plus souvent à Draveil, ou chez nous, ou chez Geneviève BRÉANT-CAZIN qui habitait Mondésir. Maurice est resté dans la famille puisqu’il est devenu notre cousin, en épousant Simone DEGUÉRET, cousine germaine de ma femme Suzanne DEGUÉRET-PAYEN…

Après la guerre, Maurice a occupé un moment la maison que son père avait achetée et habitée à La Villa-Draveil… Avant la guerre, le père de LE BERRE, qui avait quelques économies, voulait acheter l’ancienne maison de Marie LAURENCIN à Champrosay. Il voulait l’acheter pour nous, il nous l’aurait louée. Cela ne s’est pas fait. Nous sommes retournés dans cette maison grâce à Michel PRÉVOST qui a été secrétaire de section du Parti après moi. On faisait des réunions chez lui pour ceux de Champrosay et d’autres.

Dès le début de l’année 1939, les militants communistes draveillois sont confrontés au nazisme avec la venue à Draveil de nombreux communistes allemands. Pendant la guerre, Maurice LE BERRE a l’occasion d’en parler à son ami Albert OUZOULIAS. Celui-ci témoigne (2):

« En 1937, DIMITROV, le héros du procès de l’incendie de Reichstag qui dirige l’Internationale communiste, demande à Franz DALHEM de diriger depuis la France le secrétariat opératif du Parti communiste allemand clandestin. Maurice LE BERRE… me raconte qu’il était intrigué par le nombre d’Allemands qui venaient assez souvent à Draveil. C’est à Draveil que se tint, en effet juste avant la guerre, le deuxième congrès du Parti communiste allemand depuis l’illégalité, et ceci dans la salle de danse d’une auberge en présence de Wilhelm PIECK, futur président de la RDA. Plusieurs écoles de cadres du Parti communiste allemand y furent organisées. Après ces stages, les communistes allemands partaient au sein de l’enfer d’une Allemagne hitlérienne quadrillée par la Gestapo et les SS. » .

L’hiver 39-40 est très rigoureux. La météo n’en porte pas seule la responsabilité. Le 3 septembre 1939, la France et la Grande-Bretagne constatent l’état de guerre avec l’Allemagne. Hitler vient d’attaquer la Pologne. Mais l’ennemi déclaré, ce sont les communistes français. Le 26 septembre, un décret-loi interdit leur Parti. Le 9 avril 1940, le socialiste SÉROL ira même jusqu’à faire voter un décret-loi prévoyant la peine de mort contre les communistes. La chasse est ouverte.

À la fin de cet hiver 39, des communistes se réunissent à Paris-Jardins. La Police survient. Maurice LE BERRE, un des participants, arrive à s’échapper. Roger PAYEN raconte (3):

C’est l’époque où l’on condamne pour trahison les communistes qui tenteraient de reconstituer le Parti communiste. C’est ainsi que Fernand JULIAN a été arrêté, dans une réunion qu’il tenait à Paris-Jardins, allée des Deux-Cèdres, avec des camarades comme NOYER, sa femme, un jeune, Maurice LE BERRE qu’on retrouvera plus tard. Cette soirée, qui a reçu cette visite inopportune des flics, était consacrée à une réunion pour le Sou du soldat. C’est une organisation qui s’était créée pour aider les militaires et qui permettait en fait aux communistes de se réunir. Les autres n’étaient pas fous, ils voyaient bien. Nous, nous avions déjà quitté Draveil, notre maison ayant été visitée par les flics, on était partis sur les bords de la Marne, du côté de Nogent.

Maurice LE BERRE s’est échappé en sautant du premier étage vers les sablières de la Seine. Il a échappé cette fois-là, il a failli se faire reprendre à Villeneuve-Saint-Georges, où il a écrasé les doigts du commissaire dans la portière de sa bagnole, car il était très sportif. En filant un coup de pied dans la portière, il s’est encore échappé cette fois-là.

Tout ça, c’était avant l’entrée des Allemands en France. Ça s’est passé tout à fait dans le bout de cet hiver 39.

Nos copains NOYER, Fernand JULIAN ont été arrêtés et emprisonnés à la Santé. Je suis allé les voir à la Santé. Je n’ai pas été arrêté. DUCLOS le pensait, et moi aussi, j’étais persuadé qu’on ne risquait pas grand-chose, ils n’avaient pas encore établi de listes complètes. L’objet était de leur remonter le moral, autant que faire se pouvait.

Revenons à Maurice LE BERRE. Ce jeune a poursuivi une activité combattante et résistante.

Le 10 mai 1940, l’Allemagne déclenche l’offensive contre la France. L’armée française résiste de la manière que l’on sait. Dès le 10 juin 1940, le gouvernement quitte Paris pour Bordeaux. L’exode commence. Albert OUZOULIAS raconte l’exode de deux jeunes communistes draveillois (4) :

Le 12 juin 1940, deux jeunes de Draveil (Seine-et-Oise) sont en train d’attacher un lourd « barda » sur leurs vélos. Sur leurs porte-bagages, enroulés dans une étoffe, il y a un duplicateur, du papier et une machine à écrire portative. Ce sont deux jeunes communistes ; ils s’appellent Maurice LE BERRE et Marcel LINARD.

À la déclaration de guerre en 1939, Maurice LE BERRE travaillait avec Pierre GEORGES, le futur Colonel FABIEN, dans la même usine métallurgique. Ce 12 juin donc, Maurice LE BERRE et Marcel LINARD partent en exode avec leur matériel. Ils vont tirer des tracts du Parti communiste clandestin fournissant ainsi des explications sur la « trahison de 1940 » aux milliers de gens lancés sur les routes.

Résistant dès juin 1940, Marcel LINARD sera fusillé par les nazis. Maurice LE BERRE, un des premiers francs-tireurs, sera arrêté, s’évadera, sera repris en 1943 et déporté. Il est revenu des camps.

Marcel LINARD
Marcel LINARD, fusillé le 9 mai 1942, à l'âge de 21 ans.
«Mort pour la France»
Collection Lucienne TRIOULLIER

 

En toute modestie, Maurice et Marcel signent leurs tracts « Parti communiste français ». De retour en juillet 1940, Maurice LE BERRE sera responsable des éditions centrales du PCF.

Trente ans après, LE BERRE nous offre son propre témoignage sur cette période historique(5) :

« Je n’avais pas encore dix-huit ans. J’étais ajusteur.

C’était en 1939 que j’ai commencé à apprendre le travail clandestin. On avait installé une imprimerie à la maison. J’avais des liaisons surtout avec Roger PAYEN, responsable du Parti à Draveil, et avec Jean COMPAGNON, d’Ivry, l’un des dirigeants nationaux de la Jeunesse communiste.

Lorsque l’exode a commencé, tout était désorganisé. Je suis parti avec un copain des Jeunesses communistes, Marcel LINARD, qui a été fusillé ensuite. Dix-huit ans ! On avait la tenue classique du campeur, la culotte courte de velours, la chemisette ouverte et les cheveux en brosse.

Mes parents avaient un vélo-car. Un engin bizarre, à deux places, à pédales, avec quatre vitesses et une carrosserie en contre-plaqué.

On a pris la machine à écrire et un duplicateur que PAYEN avait fabriqué avec un cadre-tendeur à aquarelle et un morceau de mousseline. On a mis tout ça dans le vélo-car et en route !

Vélocar Mochet 1938 Vélocar Mochet 1938
Vélocar du même modèle que celui utilisé par Maurice LE BERRE et Marcel LINARD pour l'exode en 1940.
Vélocar 1938 Type H, constructeur : Charles Mochet, Puteaux, Seine, France. Vitesse maximale : 10 à 30 kmh.
Musée du microcar, www.microcarmuseum.com

Linard et moi, avec nos quatre jambes, nous avancions ! Nous avons même doublé des gens qui étaient partis de Draveil en voiture, et qui n’avaient plus d’essence.

La nuit, nous campions avec les autres et nous tirions des tracts. Le matin, on les distribuait autour de nous. Dans l’affolement général, c’était une chose curieuse. Nous nous faisions parfois traiter d’espions…

Nous nous sommes trouvés, un moment, derrière un camion d’aviateurs. Nous avions un fanion des Auberges de jeunesse sur le vélo-car, l’un des aviateurs en était. Il nous a lancé une corde, et nous voilà remorqués. Le vélo-car en vibrait de partout et menaçait de se disloquer : ce n’est pas fait pour rouler à soixante à l’heure, ces machines-là ! On était obligés de lâcher la corde de temps en temps. On se marrait bien.

Le soir, nous sommes restés avec ces aviateurs. Mais les choses se sont gâtées lorsqu’en déballant nos sacs nous en avons tiré un 6,35 à barillet qui appartenait à mon père et un pistolet que PAYEN nous avait donné, et qui avait fait la guerre d’Espagne. Avec leurs balles.

« Vous êtes fous », disaient les soldats. Eux avaient jeté leurs armes - « Qu’est-ce que ça peut vous faire ? » Mais ils ne voulaient rien entendre : « Demain, vous ferez bien de ne pas rester avec nous, vous allez nous faire avoir des ennuis ».

Un autre soir, nous sommes entrés dans une ferme, pour y dormir, et tant qu’à faire dans un lit. Des soldats étaient passés par là. Ils avaient massacré tous les animaux pour en manger quelques-uns sans doute, les autres pour le plaisir. Dans le lit, entre les draps, ils avaient couché une chèvre égorgée. Nous avons dormi dans la paille.

Nous sommes arrivés ainsi à Sully-sur-Loire. C’est là que nous avons vu nos premiers cadavres, des hommes cette fois.

Les Italiens nous ont attaqués. Ils ne tiraient pas sur la route, mais sur les côtés, pour mieux atteindre ceux qui s’enfuyaient, à la mitrailleuse et aux torpilles. Nous avons pensé qu’il valait mieux rester sur la route. Mais comme ça bardait trop, nous nous en sommes sauvés tout de même. Heureusement ! À notre retour, le vélo-car n’existait plus, il avait pris une torpille par le travers.

Nous avons sorti de là ce que nous avons pu, la toile de tente, nos sacs, nos revolvers, et nous sommes repartis à pied.

Les Allemands, nous les avons rencontrés sur le pont de Sully-sur-Loire. Ils nous attendaient.

Les Allemands au milieu du pont de Sully-sur-Loire ! Nous étions, Linard et moi, plutôt estomaqués et, il faut le dire, impressionnés. Grands, corrects, propres. Ils nous ont demandé nos papiers et nous ont laissés passer.

Le soir, nous avons couché au milieu des autres réfugiés. Nous y avons fait connaissance avec le vol, la fauche et autres cochonneries. On n’avait pas l’habitude. On était jeunes.

Le lendemain nous nous demandions quoi faire. Nous avons retraversé le pont. Nous avons vu des vélos abandonnés. les prendre et rentrer, c’était ce qui nous restait à faire.

Mais la Loire était belle, les bancs de sable accueillants et on a décidé de se baigner, avant de repartir.

Il y avait là un canoë, à moitié immergé près du pont de bateaux que les Allemands avaient construit pour doubler le pont de Sully. Nous nous en sommes approchés. Il était à moitié rempli de grenades françaises. Nous l’avons vidé. Et la même idée nous est venue.

- Du bateau, tu en as fait, toi ?

- Moi, non. Et toi ?

- Eh bien, mon vieux, c’est l’occasion ou jamais.

Nous avons laissé les vélos, nous avons transporté nos deux sacs dans le canoë, et direction Nantes !

Ce furent les plus belles vacances de ma vie.

La Loire est large. Sur les deux rives, c’était la guerre, le désordre, une espèce de folie. Nous, nous passions au milieu dans notre canoë. Le soleil était brûlant. Nous sommes devenus très vite bronzés et zébrés par devant, car dans un canoë, la peau du ventre fait des plis.

Cela peut sembler curieux. Mais nous n’étions pas surpris par tout ce qui arrivait, ni par le désastre, ni par cette inconcevable pagaille. Nous l’avions dit dans nos tracts, et même dans ceux que nous avions distribués sur la route au départ de Draveil, que cette guerre était fausse.

Nous avions trouvé, dans une roulante abandonnée par les soldats français, des boules de pain et deux litres d’huile. Nous descendions parfois nous ravitailler dans les fermes. Les paysans nous donnaient du lait et des asperges.

On longeait des troupes d’Allemands qui se baignaient nus dans le fleuve. on faisait comme eux et, parfois, ils nous faisaient des signes de loin.

Un soir, nous avons entendu une mitrailleuse tirer, ou un fusil mitrailleur ; à l’époque, ni Linard ni moi ne savions très bien distinguer. Puis l’eau s’est mise à gicler sous les balles.

« Eh ! c’est sur nous qu’on tire ! »

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, nous étions à l’eau, agrippés aux bords du canoë.

Puis nous avons entendu des voix qui criaient en français de la rive. Nous avons crié, nous aussi. Le tir a cessé.

« Des Français ! Approchez, approchez ! »

Nous avons débarqué.

C’était un groupe de soldats, complètement perdus.

« Mais où sont les Allemands ? nous ont-ils demandé. - De l’autre côté, et loin devant vous. »

Dès qu’on leur eût dit cela, ils se mirent à jeter leurs armes dans la Loire, en vrac. Leur officier courait à droite et à gauche pour les en empêcher. Ils se sont colletés un moment. Puis l’officier est parti seul, dans la nuit, avec son revolver.

Nous sommes restés là. Certains pleuraient. Une dizaine de leurs copains s’étaient noyés dans la journée, en voulant traverser la Loire, qui était profonde à cet endroit. Pour rien.

À Orléans, il a fallu descendre à nouveau. Le pont avait sauté, pendant que les civils étaient dessus. Les décombres et les débris barraient la rivière.

C’est un garçon qui nous a appris l’armistice. Ses parents étaient sur le pont. Lui était parti chercher des provisions. il leur avait dit : « Je vous retrouverai de l’autre côté ».

Ce qui est effrayant, c’était son sang-froid. Il disait : « J’ai essayé de fouiller ce qui restait de la voiture, pour retrouver les papiers ». Il était comme absent».

De retour à Draveil, Maurice LE BERRE participe à la tentative de reprise des anciennes municipalités communistes. Il poursuit son récit :

« Me revoilà donc dans la région parisienne. Il fallait retrouver PAYEN, mon responsable. Je connaissais un de ses amis, un peintre qui habitait boulevard Beaumarchais. J'y vais. Je ne m'étais pas trompé. Dans le couloir, avant même de sonner à l'appartement, j'aperçois un tandem que je connaissais bien. Mon PAYEN et sa femme étaient là.

Bien contents de nous retrouver, sains et saufs, on s'est raconté nos petites aventures.

- Eh bien, me dit-il au bout d'un moment, ce n'est pas tout, ça. On continue.

Ce qu'il y avait de bien, avec Roger PAYEN, c'est que la révolution était toujours pour le lendemain. Ça entretenait le moral. Il n'était pas parti en exode, lui, et il avait gardé le contact notamment avec la direction des Jeunesses communistes et Jean COMPAGNON.

C'était une période trouble. Les Allemands avaient libéré certains de nos camarades, et ceux-ci étaient revenus. J'étais toujours clandestin, mais le Parti essayait de reconquérir certaines positions légales. Nous sommes réapparus à Draveil.

Une délégation spéciale avait été installée à la mairie pour remplacer les communistes destitués. Nous avons fait une manifestation sur le marché.

Je m'étais transformé en homme-sandwich et je me baladais entre les étalages, surmonté d'un grand panneau : « Pour la réintégration de nos élus propres et honnêtes » et en criant : « réintégrez les communistes ». À la suite du mot d'ordre, j'avais écrit sur la pancarte le nom de nos élus restés fidèles au Parti. PAYEN était là avec les autres copains.

J'ai été arrêté, ce jour-là, pas par les flics, mais par les civils de la délégation spéciale. Je m'en suis tiré au bout de quelques jours, en jouant l'innocent. Mais entre temps d'autres copains avaient été ramassés, alors qu'ils manifestaient pour ma libération sur ce même marché. Eux ont fait plusieurs mois de prison !

Sur le marché, les gens nous disaient : « C'est bien, c'est bien », et s'arrachaient les Humanité. Ça nous enthousiasmait de voir qu'ils recommençaient à nous écouter.

Nous avons fait une autre manifestation comme celle-là, à Villeneuve-Saint-Georges, avec l'ancien maire, Henri JANIN, Jean COMPAGNON, Madeleine VINCENT qui était à la direction des Jeunesses, et d'autres camarades. Deux ou trois cents personnes se sont rassemblées avec nous. Après la période qu'on venait de vivre, ça nous changeait drôlement.

Nous avons délivré Madeleine VINCENT, ce jour-là : quand les policiers sont arrivés pour nous disperser, ils ont réussi à l'attraper, et à l'emmener au commissariat. Alors, avec PAYEN et d'autres, on est entré de force et on l'en a sortie.

L’air de Draveil ne convient plus aux militants communistes les plus actifs. Déjà Roger PAYEN et sa famille avaient dû entrer en clandestinité plusieurs mois auparavant, déménageant vers Nogent, puis Ivry, puis Montrouge. À son tour, Maurice LE BERRE est contraint lui aussi à entrer en clandestinité, changer d’identité, rechercher continuellement des planques. Il se retrouve à Montrouge avec Roger PAYEN qui se souvient (6):

On s’était regroupés autour de juin 1940, à l’entrée des Allemands. À Ivry, nous étions avec BEYSSÈRE (7), du triangle de direction de la Région parisienne du Parti communiste. On n’a pas pu rester à Ivry parce que les flics étaient dans le secteur. On a alors trouvé une maison à Montrouge, square Jules Ferry. Il y avait là les peintres PIGNON, FOUGERON. Le concierge était SIMONOT qui a fait des affiches pour le Parti. Nous nous sommes retrouvés avec BEYSSÈRE, Maurice LE BERRE, Simone DEGUÉRET, notre cousine germaine qui allait devenir sa femme, il y avait JULIAN, DUVERNOIS. On était tous là, il n’y avait pas d’autre solution. C’était ça ou être piqués par les flics dans la rue, et le reste. Après ça, nous nous sommes organisés d’une façon un plus plus soucieuse de la sécurité.

Les flics sont venus un soir. C’est grâce à SIMONOT que nous avons pu partir. Il avait des crises d’asthme, il avait les mains… il a pu distraire les flics et monter nous prévenir, on a tous foutu le camp. Les Allemands étaient dans le square. On est partis par les toits avec ma femme et les copains en question dont SIMONOT avec sa jambe de bois. Ce sont des petites histoires qui n’intéressent que nous, et pas l’histoire.

Dans les débuts de l’Occupation, l’armée allemande mène une offensive de charme. C’est l’époque où l’affiche du dessinateur nazi Théo MATEJKO, placardée dans toute la zone occupée, proclame « Populations abandonnées, faites confiance au soldat allemand », un soldat souriant tenant dans ses bras trois petits enfants français, affamés. Les jeunes communistes ont encore quelques occasions de se détendre. Roger PAYEN poursuit le récit de ses souvenirs :

Une petite histoire pour montrer qu’à cette époque, le courant qui se manifestait était de ne pas s’avouer battus.

Profitant de ce que les Allemands avaient du goût pour le sport, avec la jeunesse, Maurice LE BERRE, FILLON, de la Région Sud, nous avons organisé une randonnée de campeurs sur Longpont où nous avons organisé des jeux. Jusqu’où ça pouvait aller ! Je vous assure que c’était du plaisir et pas de la naïveté, car on ne se faisait pas d’illusion, une armée en occupation, même si elle est heureuse de bouffer notre beurre (HITLER avait dit : « des canons d’abord, vous mangerez du beurre ensuite »). Ils bouffaient le beurre à pleines dents, sans pain, mais ils étaient très sportifs. Alors ces jeunes sportifs, à Longpont, ont organisé des jeux de plein air, invitant les Allemands, qui ont participé. Ça allait jusque-là, et ce n’est pas des histoires : on tourne autour, l’un a le bras cassé, celui qui court derrière, ça pouvait être un Allemand, devait faire les mêmes gestes ; nous leur avons fait faire « Rot front ». C’était dans la période où il y a eu cette histoire que l’on déforme, le temps a pu déformer… on veut donner un sens de sérieux que ça n’avait pas… ce n’était pas autre chose que de profiter d’un moment, qui n’a pas duré, on ne se faisait pas d’illusion. Les Allemands qui étaient campés là ont joué le jeu avec nous et ils ont aussi fait « Rot front », il y avait pourtant des officiers dans le coin, ils savaient que cela voulait dire « Front rouge », mieux que nous.

De ces jeunes, FILLON est maintenant paralysé, il était toujours avec LE BERRE, c’est toujours la même équipe. Il y en a eu d’autres. Je revois toujours FILLON, il est à Villeneuve-le-Roi. Moi, j’étais un peu plus vieux, mais en fait, j’étais un peu le mentor de la jeunesse. On a continué à se revoir tous.

Maurice LE BERRE apporte lui aussi son témoignage sur cet épisode (8):

Il fallait retrouver ceux des Jeunesses, nous regrouper. Pour le faire, nous avons organisé des parties champêtres. On partait camper, et casser la croûte sur l'herbe.

Aux cours d'une de ces sorties, nous avons rencontré des Allemands.

À l'époque, on veillait, dans nos tracts, à faire la distinction entre le peuple allemand et les nazis. On écrivait : « Le peuple allemand n'est pas Hitler ». On pensait même qu'il fallait fraterniser avec les soldats allemands, leur parler et leur montrer que l'intérêt des travailleurs était partout le même.

C'était à Sainte-Geneviève-des-Bois. On s'était arrêté près d'une propriété d'allure bourgeoise, avec un portail à grille, pour jouer au ballon.

C'est alors que des Allemands sont sortis de la propriété. Ils portaient la petite culotte, en bons sportifs qu'ils étaient. On s'explique en petit nègre, et on décide de faire une partie ensemble.

De temps en temps, l'un d'entre eux lançait un mot de français. Lorsque le match est terminé, les Allemands se mettent à lancer un « Hip hip hip hourrah ! » tonitruant.

Et nous, tous ensemble, nous répondons : « Rote front ! Rote front ! » (Front rouge. L'ancien mot d'ordre du Parti communiste allemand)

Ça les a médusés.

C'est le moment, on se dit.

On avait des tracts sur nous. Des tracts qui s'adressaient aux soldats allemands, et où l'on parlait aussi de nos revendications. Nous voilà en train de les distribuer.

Il y en a qui prenaient ça bien, et qui ne disaient rien. Le temps qu'ils lisent ! Mais il en est sorti d'autres, en uniforme, qui ont commencé à nous faire la courette.

Ce n'était plus le moment de traîner. On a foncé vers la rivière, où l'on s'était baigné avant la partie de ballon. Nos vélos étaient sur la berge.

On a lancé ce qui nous restait de tracts aux gens qui se trouvaient là, et on a enfourché nos machines… »

En mai 1941, le Parti communiste prend l’initiative de créer le « Front national » visant à devenir le lieu de rassemblement de tous les patriotes sans distinction d’opinion et de croyance. À l’initiative de la Jeunesse communiste, les jeunes sont appelés à se regrouper dans une structure propre, le « Front patriotique de la Jeunesse ».

Puis le 22 juin, HITLER attaque l’Union soviétique, c’est à dire la puissante Armée rouge et un pays de 194 millions d’habitants. Cette décision modifie profondément les données militaires. L’espoir apparaît alors d’une défaite allemande peu envisageable auparavant. De nombreuses unités de la Wehrmacht basées en France font route vers l’est. En France sont créées les conditions pour augmenter d’un cran la riposte.

Le 23 juin, l’Œuvre titre à la une « Une bataille gigantesque vient de s’engager entre le Reich et le bolchevisme international ». HITLER atteint enfin son objectif principal : la croisade contre les communistes.

Parallèlement, la terreur se renforce en France. Ce même 23 juin, DARLAN prescrit l’étude immédiate de mesures aggravant les peines pour « menées antinationales » et instituant une « juridiction d’exception ». Cette dernière verra le jour le 24 août sous la dénomination de « Sections spéciales » destinées à réprimer « l’activité communiste ou anarchiste ». Le 19 juillet, José ROIG est fusillé pour avoir osé « prononcer des paroles injurieuses pour l’armée allemande ». Le 24 juillet, le jeune ouvrier André MASSERON est fusillé pour avoir manifesté le 14 juillet. Maurice LE BERRE et sa compagne draveilloise Simone DEGUÉRET participent à cette manifestation du 14 juillet 1941. Albert OUZOULIAS, le colonel André, témoigne (9):

«…agents de police et soldats allemands, comme le 11 novembre 1940, chargent ensemble les manifestants. Maurice LE BERRE et les jeunes de la banlieue Sud aperçoivent un chantier de travaux publics. Un cri s’élève : « Aux pavés ! aux pavés ! ». Pendant quelques minutes, soldats nazis et agents de police reculent sous un véritable bombardement qui favorise la dislocation. Après avoir couru un moment, Maurice LE BERRE prend par le bras sa fiancée Simone DEGUÉRET. Ils s’en vont comme deux amoureux qui n’ont rien à voir avec cette manifestation ».

Le moment est venu d’élever le niveau de la riposte. La décision est prise par la Jeunesse communiste de riposter aux actes terroristes de l’ennemi. Le Draveillois André LEROY, adjoint de Danielle CASANOVA à la direction des JC, avec qui Maurice travaille dans l’appareil de direction des JC, a avec lui un entretien particulier (10): « Le Parti nous a demandé de faire passer quelques camarades à un autre genre d'exercice. Ce sera dangereux. Bien entendu, tu peux choisir, et rester où tu es si tu le désires » . Entre la propagande et l’action armée, Maurice choisit sans hésiter la lutte armée.

Maurice se retrouve alors sous les ordres directs de son vieux copain Pierre GEORGES (Frédo, colonel Fabien). Leur amitié, ancienne, date du Front populaire, lorsque tous deux étaient pionniers au Camp de la Paix de Draveil. Plus âgé de 2 ans, c’est déjà Pierre qui dirigeait les jeux. Les deux amis se retrouvent au début de la guerre ouvriers métallurgistes à la Compagnie des Petites Voitures d’Aubervilliers.

La nouvelle rencontre entre Maurice et Pierre se passe sur un quai de la Seine, à hauteur du Pont-Marie. Pierre lui transmet les directives, d’abord récupérer les armes nécessaires, puis, le plus rapidement possible, saboter et descendre des officiers allemands.

Dans la première quinzaine d’août (11), intervient alors un événement dont la presse se gardera bien de faire écho, un acte essentiel effectué par un des premiers « soldats de la nuit », Maurice LE BERRE. Son « frère d’arme », Albert OUZOULIAS (Colonel André), continue :

« Quinze jours avant que Fabien, au métro Barbès, n’exécute le premier des officiers nazis abattus en plein jour à Paris, Maurice LE BERRE et Albert MANUEL d’Alfortville avaient en effet, avec des moyens de fortune, vengé André MASSERON.

C’était près de la porte d’Orléans. Ils étaient trois des Bataillons de la jeunesse : Maurice LE BERRE, deux ans d’expérience du combat clandestin, un des plus courageux combattants de toute la Résistance (et le moins décoré) ; Albert MANUEL, jeune antifasciste d’origine espagnole des Jeunesses d’Alfortville et Marcel BOURDARIAS, dix-sept ans, ancien dirigeant des Pionniers de Saint-Ouen. Depuis des heures, ils voient passer des officiers, des soldats. À chaque fois, au dernier moment ils hésitent. L’heure tourne. Marcel BOURDARIAS habite Saint-Ouen ; LE BERRE et MANUEL le libèrent pour qu’il arrive avant le couvre-feu. À deux, ils continuèrent à rechercher leur officier allemand. Le couvre-feu approche. LE BERRE ne peut laisser là MANUEL qui ne pourra plus rejoindre sans danger son domicile parisien. « C’est contraire aux règles de sécurité, lui dit-il, mais viens, tu coucheras cette nuit dans une planque que j’ai à Montrouge ». Ils partent. Il fait nuit. Entre la porte d’Orléans et Montrouge, ils distinguent tout à coup un officier. Il arrive de Montrouge. Il vient de dire au revoir à une fille de mœurs légères, les « collaboratrices horizontales » comme nous les appelions. Tout est désert dans ce secteur. D’instinct, nos deux amis réagissent ensemble. Ils attaquent l’Allemand avec les moyens dont ils disposent. André MASSERON est vengé. L’armée allemande compte, ce soir, un officier de moins. Les deux camarades ne disposent pas des papillons des Bataillons de la jeunesse : « Pour un patriote fusillé, dix officiers allemands paieront » ; c’est marcel BOURDARIAS qui les portait entre peau et chemise. Tant pis, les nazis comprendront bien ce que cela signifie… Les occupants ne comprendront que trop et ne tiendront pas à ce que l’exemple devienne contagieux : aucun journal ne parlera de l’officier abattu porte d’Orléans, montrant ainsi combien nous avions raison de vouloir frapper l’armée allemande ».

Témoignage de Roger PAYEN sur la préparation de cette action : cliquer ici.

Maurice LE BERRE et les Bataillons de la jeunesse lancent ainsi le signal de la lutte armée contre l’occupant nazi.

Mais les armes manquent. Pour venger André MASSERON, LE BERRE et MANUEL ne disposent que d’une matraque et d’un couteau. Les revolvers seront récupérés sur l’ennemi. Le couteau de LE BERRE a déjà une histoire. C’est un bricolage de son père pendant la guerre de Syrie en 1919, une baïonnette emmanchée sur un système à cran d’arrêt. Pour assurer le cran d’arrêt, Maurice a dû faire une ligature de fil de fer .

Chef de détachement des Bataillons de la jeunesse, Maurice LE BERRE participe ensuite à de nombreux sabotages. Le colonel Albert OUZOULIAS raconte l’attaque de l’usine Les Isolants de Vitry fabriquant pour les Allemands des éléments de batterie pour sous-marins (12):

Le 14 août 1941, un groupe des « Bataillons de la jeunesse », commandé par Maurice LE BERRE, dit Noël, jeune ouvrier originaire de Draveil (Seine-et-Oise) attaque les Isolants de Vitry, usine située au 163, boulevard Lamouroux. Raymond BRESLER, un des dirigeants des Jeunesses communistes d'Alfortville et LASTENET, un des dirigeant de la banlieue Sud, nous ont fourni tous les renseignements.

Noël arrive sur les lieux à vélo. Il a avec lui Marcel BOURDARIAS, un jeune ouvrier de Saint-Ouen et un étudiant dénommé Antoine DANDURAIN, d'une famille bourgeoise de Neuilly (n'ayant trouvé aucune organisation de résistance en 1940, il a adhéré aux Étudiants communistes).

Voici ce qu'écrit Maurice Le LE BERRE :

« Antoine DANDURAIN et Marcel BOURDARIAS devaient protéger ma sortie de l'usine. Je suis entré avec les ouvriers ; j'ai pointé un faux carton de présence et me suis dirigé vers les hangars où était entreposé le matériel destiné aux Allemands. J'ai lancé mes deux bouteilles incendiaires. A l'époque c'étaient des bouteilles d'essence avec un chiffon au goulot, que l'on allumait avant de les jeter. Ça a brûlé et bien brûlé. Quand j'ai voulu sortir, un espèce de zèbre a gueulé à l'incendiaire et on a fermé la grande porte. J'ai réussi, après une bousculade, à sortir par la petite porte. Un bonhomme insistait, nous donnant la chasse en gueulant : arrêtez-les ! On a pu filer, mais pas suivant le plan prévu. Je n'ai pas récupéré mon vélo et ainsi les brigades spéciales finirent par savoir que c'était moi qui avait fait le coup. »

Un jeune ouvrier des Isolants, Pierre-René BRÉGER, fut arrêté par la police. Il n'était pour rien dans cette affaire et sans pouvoir l'affirmer, je crois qu'il a été libéré quelques jours après.

Respecter la résolution « Pour un patriote fusillé, dix officiers allemands paieront » ne va pas de soi. On imagine l’état d’esprit de ces jeunes patriotes confrontés à la question de devoir donner la mort, de plus en dehors d’une armée régulière. Le draveillois André LEROY, alors secrétaire national de la JC avec Danielle CASANOVA, précise (13): « Il a bien fallu un bon mois pour que le mot d’ordre « dix pour un » soit appliqué. Nos camarades essayaient mais n’aboutissaient jamais. Il y avait une très nette hésitation… ». Mais les nazis faisant régner la terreur, il n’y a pas d’autre solution que de riposter à chaque patriote fusillé.

Pour surmonter ces difficultés, les responsables des Bataillons de la jeunesse organisent un stage de trois jours, les 15, 16, 17 août 1941 à Lardy (Essonne). Albert OUZOULIAS en est le responsable politique et son adjoint Pierre GEORGES (Fredo, Colonel Fabien) le responsable militaire. Participe également Paul DUMONT qui dirige le laboratoire des explosifs de l’OS. Le succès des deux opérations menées par LE BERRE, André MASSERON vengé et attaque des Isolants de Vitry, est alors connu. En tant que chef de détachement, Maurice LE BERRE (Noël) participe à ces journées. Albert OUZOULIAS, responsable politique, dira de cette réunion qu’« elle fut décisive pour le développement du combat armé dans la région parisienne ». Il témoigne (14):

« Nous avions réuni nos chefs de groupe : une vingtaine à l'époque. Ce samedi-là, en voyant passer ces jeunes, jambes nues, pliant sous le sac de camping, aucun des voyageurs de la gare d'Austerlitz ne pouvait se douter que c'étaient les fameux « terroristes » dont la presse de l'ennemi parlait chaque jour. A la gare du village de Lardy, il y a, à gauche en sortant, quelques maisons et un petit café. En face, de l'autre côté de la voie, un coteau aux pentes assez abruptes, avec d'abord des jardins, puis des terrains parsemés de broussailles et enfin de grands arbres qui coiffent la colline. C'est là, tout en haut, que nous nous sommes installés comme des campeurs.

Le dimanche matin, deux jeunes filles : Mado (Madeleine CAPIEVIC) et une autre camarade attisent le feu de bois et font cuire le repas de midi. Avec Frédo (Pierre GEORGES), il y a là Alain (Marcel BOURDARIAS), Noël (Maurice LE BERRE), Gilbert BRUSTLEIN, André KIRSCHEN, Acher SEMHAYA, Tony BLONCOURT, Christian RIZO, Benoît (Fernand ZALKINOV), Pétrus (Pierre TOURETTE), Bob (Albert GUEUSQUIN), Louis COQUILLET, Jean GARREAU, Maurice FEFERMAN, Pierre MILAN, Robert PELTIER, Raymond TARDIF, Georges TONDELIER, Arthur (Isidore GRINBERG).

Dans la nuit du samedi au dimanche, Frédo a organisé une marche de nuit, un simulacre d'attaque d'un poste allemand avec repli à la boussole.

Dans la matinée, avec de grosses pierres, il initie nos jeunes camarades au lancement de la grenade, il leur apprend à lire une carte, à développer leur agilité et leur forme physique. A midi, nos maigres provisions mises en commun, nous goûtons au repas préparé par les jeunes filles des « Bataillons de la jeunesse ». Après le repas, deux camarades font semblant de lire ou de bricoler. En réalité, ils font le guet.

Nous nous installons en arc de cercle et je fais le point de la situation. J’exalte l’héroïsme de l’Armée rouge et du peuple soviétique. Les nouvelles transmises de Radio-Moscou, les appels au peuple français des écrivains Jean-Richard BLOCH et Ilya EHRENBOURG, les nouvelles diffusées par Radio-Londres, les écrits clandestins du Parti communiste français fournissent les éléments de l’exposé ».

Deux ou trois autres réunions de ce type se tiendront en d’autres lieux en août et septembre 1941.

Après la guerre, OUZOULIAS, rendant hommage à ces premiers « soldats de la nuit », ces précurseurs de la puissante « Armée des ombres » des FFI de la Libération, fera le constat que sur la vingtaine de francs-tireurs réunis ce 15 août 1941, seuls cinq demeurent vivants, dont Maurice LE BERRE, rescapé du camp de la mort de Mauthausen.

FABIEN, OUZOULIAS et autres résistants
Au moment de la Libération : au centre, portant lunettes : Albert OUZOULIAS (Colonel ANDRÉ), à sa gauche, casqué, Pierre GEORGES (Colonel FABIEN)
Collection Roger PAYEN

 

Les jeunes passent à la pratique sur le champ. La nuit du 20 août, un groupe des Bataillons tente de faire dérailler un train de munitions. Mais ils coupent la signalisation, l’opération échoue. Chacun rentre chez soi rapidement. Certains d’entre eux ont rendez-vous à huit heures le matin de ce 21 août avec Frédo (FABIEN) près du métro Barbès. Fredo explique à ses compagnons : « Depuis des jours nous collons des papillons disant « pour un Français tué, dix officiers ou soldats nazis paieront ». Aucun n'a encore payé pour la mort de Titi et de GAUTHEROT (15). Aujourd'hui ils vont payer ». Après la première exécution d’un officier nazi opérée par LE BERRE une nuit, l’acte de Fabien est alors la première exécution d’un officier nazi effectuée en plein jour. Selon Jean LAFFITTE , le revolver utilisé est celui prélevé sur le corps de la victime de LE BERRE (16). Le coup de feu du jeune ouvrier métallurgiste FABIEN prend immédiatement une résonance particulière. Cette fois, les Allemands ne peuvent cacher cet acte de résistance. Les représailles s’accentuent. Mais les conséquences sur la population française sont contraires aux espérances de l’occupant. L’acte de FABIEN montre qu’il est possible de riposter, même en plein jour. Cet appel à la lutte armée est entendu. De nouveau combattants se lèvent. Bientôt, les Allemands ne seront plus jamais en sécurité dans les rues des villes françaises.

Dès le 23 août, l’occupant met en place ce qui deviendra la politique des otages : tous les français mis en état d’arrestation sont considérés comme otages ; pour tout acte « criminel », un nombre d’otages correspondant à la gravité de l’acte sera fusillé. La barbarie de ces mesures ouvre les yeux de ceux des Français qui n’ont pas encore bien pris conscience de la nature du régime nazi. Loin de disparaître, les sabotages et attentats se multiplient. À tel point que les Allemands décident de mettre fin à la politique des otages en octobre 1942. Plus tard, en 1943 et 1944, les combattants et responsables FTP ne seront plus fusillés, mais envoyés dans l’enfer des camps de concentration. Peu en reviendront. C’est le cas de Maurice LE BERRE, arrêté en tant que responsable FTP début 1943.

Après le stage d’août, LE BERRE poursuit les sabotages et attentats :

• Le 19 septembre 1941, le garage de l’armée allemande HKP 503, situé au 21 boulevard Pershing à Paris, XVIIe, est attaqué par deux groupes des Bataillons, le groupe de LE BERRE et celui dirigé par MIRET-MUST. Gilbert BRUSTLEIN coupe les fils téléphoniques. Après avoir fait sortir les ouvriers, Maurice LE BERRE et Maurice FEFERMAN lancent des bouteilles d’essence et des cocktails Molotov.

• À cette époque, les actes de résistance armée restent limités à la Région parisienne et au Nord. Pour étendre les coups sur d’autres régions, le Comité militaire national de l’OS appelle à constituer ce que le colonel DUMONT appelle « des groupes de brûlots » : les combattants apparaissent dans une région, frappent l’ennemi et disparaissent dans une autre région. Vers le 15 octobre, il est décidé de monter trois opérations, à Bordeaux, Nantes et Rouen. Pour chacune de ces villes, l’objectif est le déraillement d’un train de troupes ou de matériel et l’exécution d’officiers nazis. Le but politique est double ; d’une part impulser la lutte armée sur tout le territoire français ; d’autre part, obliger l’ennemi à se battre sur plusieurs fronts, alors que la majeure partie des troupes allemandes ne sont plus engagées que sur le front de l’Est, contre l’Union soviétique. La douce France est à ce moment utilisée comme lieu de repos pour ces soldats.

Le groupe de Rouen frappe le premier. Il est constitué uniquement de jeunes des « Bataillons de la jeunesse », dirigé par Maurice LE BERRE accompagné de DANDURAIN. Il est complété sur place avec des jeunes des ateliers de chemin de fer de Sotteville-lès-Rouen. Les cheminots de Sotteville ont fourni les renseignements nécessaires. Le déraillement prévu se produit le 19 octobre, sur la ligne Rouen-Le Havre, entre les gares de Malaunay et de Pavilly. LE BERRE relate cette opération (17):

« Nous avons été cachés chez les sœurs DISSOUBRAY, trois ou quatre jours. Après, nous avons fait sauter la permanence de la LVF avec un engin fabriqué par les cheminots. Notre troisième mission, abattre un officier nazi, n'a pu se réaliser, car nous avons dû quitter précipitamment Rouen ; DANDURAIN s'était fait arrêter près d'Elbeuf par des gendarmes qui lui avaient demandé ce qu'il transportait dans sa sacoche et l'avaient fouillé. Il a décliné sa véritable identité. Un des gendarmes avait fait son service au même régiment que lui, on l'a laissé filer. France d'abord (18) relatera cet épisode de notre voyage sans précisions, dans un article intitulé : « Des gendarmes patriotes ».

Les nazis tentent de porter un coup d’arrêt à cette nouvelle forme de combat. Ils organisent des rafles en Seine-Maritime. Mais là comme ailleurs, la répression fait émerger de nouveaux groupes de francs-tireurs.

Les deux autres groupes de Nantes et Bordeaux sont constitués d’adultes de l’OS et de jeunes des « Bataillons ». L’histoire de ces deux coups de force est bien connue.

Le groupe de Nantes est constitué de Gilbert BRUSTLEIN, Marcel BOURDARIAS et Guisco SPARTACO. Le 20 octobre 1941, Gilbert BRUSTLEIN exécute le lieutenant-colonel HOTZ, commandant les troupes nazies de Nantes et de la région. FABIEN suit les opérations et aide au repli. La riposte des nazis ne se fait pas attendre. Le 22 octobre, cinquante otages sont fusillés à Châteaubriant, Nantes, et au Mont-Valérien. Ces martyrs entrent dans l’histoire.

Le troisième groupe part pour Bordeaux sous la direction de Pierre REBIÈRE. Il rejoint des communistes français et espagnols de l’OS de Bordeaux. Le 21 octobre, Pierre REBIÈRE, protégé notamment par des républicains espagnols, abat le conseiller militaire REIMER, officier d’état-major de la Wehrmacht. En représailles, cinquante otages sont fusillés au camp de Souges à Bordeaux. Ils ont été désignés aux Allemands par PUCHEU, le ministre de PÉTAIN.

De Vichy, le Maréchal avait dit : « Nous avons déposé les armes, nous n’avons pas le droit de les reprendre pour frapper dans le dos des Allemands ». De Londres, DE GAULLE prône l’attentisme : « Il y a une tactique à la guerre. La guerre des Français doit être conduite par ceux qui en ont la charge, c’est à dire par moi-même… La consigne que je donne pour le territoire occupé c’est de ne pas y tuer d’Allemands ». Le Général refusera encore durant deux années de parachuter des armes à la Résistance intérieure. Les FTP, quant à eux, ne recevront jamais directement de parachutages d’armes. Ils n’en obtiendront que par le biais de relations avec d’autres groupements de la Résistance intérieure, gaullistes ou autres.

Combien de vies auraient été épargnées si l’on avait fait le choix d’armer le peuple plutôt que de faire bombarder par les Alliés les usines et équipements français. À Sotteville-lès-Rouen, par exemple, où Maurice LE BERRE et son équipe étaient intervenus, le bombardement, le 5 septembre 1942, du dépôt de locomotives coûtera la vie de cent quarante Français et quatre cent dix-sept autres seront blessés. Plus près de Draveil, les bombardements alliés sur Champrosay, Juvisy et Villeneuve-Saint-Georges feront aussi de nombreuses victimes et des dégâts impressionnants. Le 9 avril 1944, le bombardement de la gare de Villeneuve-Saint-Georges fera deux cent trente-sept morts et cent soixante-dix-neuf blessés, presque toutes les bombes tombant sur des pavillons et autres habitations.

En cette fin d’année 1941, Anglais et Français de Londres demeurent l’arme au pied. L’Union soviétique supporte seule l’assaut de la quasi-totalité de l’armée allemande. HITLER continue à piller les richesses françaises, matières premières, denrées alimentaires, énergie, usines, afin de renforcer le potentiel de guerre nazi.

• Le 23 décembre 1941, Maurice LE BERRE, Pierre TOURETTE et Georges TONDELIER, accompagnés de leurs deux groupes, sectionnent trois câbles de la Wehrmacht entre Épinay-sur-Orge et Savigny-sur-Orge. Ces câbles aboutissent au poste émetteur de Grigny.

En avril 1942, la direction du Parti communiste crée les FTPF sur la base de l’ancienne OS. Le mois suivant, LE BERRE et son groupe réalisent une série d’opérations retentissantes. Ils opèrent soit seuls soit en coopération avec le groupe de choc de ROUSSEAU ou avec Pierre BENOÎT et les lycéens de Buffon :

• Le 2 mai 1942, Maurice LE BERRE réalise la destruction de camions allemands, rue du Marché, à Montrouge, à l’aide de deux tubes d’explosifs fabriqués par son père.

• Le 7 mai, c’est l’attaque de la caserne de la Défense, route de Neuilly, avec les groupes commandés par ROUSSEAU (DUPRÉ) et Raymonde GEORGES, la sœur de FABIEN, comme agent de liaison.

• Le 9 mai, coup de mains contre la station de l’armée allemande de « Télégraphe Brustelle », rue de Grenelle.

• Le 20 mai, LE BERRE, Pierre BENOÏT et les jeunes du lycée Buffon attaquent la vedette « La Véga » sur le quai de Tokyo (aujourd’hui avenue de New York).

• Quelques jours plus tard, c’est l’attentat du café-tabac du 5 boulevard du Palais, en face du Palais de Justice de Paris, près de l’entrée de la préfecture de police. La draveilloise Simone DEGUÉRET, fiancée de Maurice LE BERRE, participe également à l’opération relatée par Albert OUZOULIAS (19):

Ce même 29 mai a lieu une opération retentissante réalisée par Maurice LE BERRE, Baraqui (un camarade rescapé du groupe Ferrari du Nord), Rousseau (DUPRÉ), Simone DEGUÉRET, la fiancée de Maurice LE BERRE et Raymonde GEORGES la sœur de Fabien, contre un repaire des Brigades spéciales de la préfecture de police. Nous savions que les tortionnaires des Brigades spéciales se réunissaient chaque jour à midi pour prendre l'apéritif dans un petit café-tabac, 5 boulevard du Palais, presque en face du Palais de Justice, juste près de l'entrée de la préfecture de police.

Maurice LE BERRE et BARAQUI avaient confectionné un engin en bourrant une valise d'explosifs et de morceaux de fonte. Un système avec un réveil et une pile électrique, la petite aiguille touchant un plot fixé dans le réveil, permettait de faire éclater la bombe à l'heure voulue. Maurice LE BERRE et BARAQUI, vers onze heures, s'attablent à l'intérieur du café, boivent un verre et posent négligemment leur valise sous la table. Après avoir payé, ils partent. Le patron du café, que nous savons très lié avec la police, s'aperçoit qu'ils ont laissé leur valise. Il sort et appelle nos camarades, ils sont déjà à une centaine de mètres. Pas de réponse. Maurice LE BERRE me dira plus tard : « Nous l'entendions crier dans notre dos : « Vous oubliez votre valise ! » Nous ne nous sommes pas retournés ; nous avons seulement sans précipitation, hâté légèrement le pas. »

Simone DEGUÉRET et Raymonde GEORGES, font le guet en face ; elles peuvent voir le patron du café mettre la valise derrière le comptoir. A midi un quart, les brutes des Brigades spéciales, comme un essaim, sont autour du comptoir. Une explosion extraordinaire secoue tout le quartier, pulvérisant littéralement tout l'intérieur du café. Les plaques de fonte partent dans tous les sens comme des éclats d'obus. De nombreux tortionnaires sont tués ou grièvement blessés. La force de l'explosion est telle, qu'une plaque de fonte traverse le plafond et atteint le bureau du préfet de police. Nous ne savions pas que ce bureau était juste au-dessus du café.

Le lendemain, les journaux écrivent : « Attentat manqué contre Monsieur le préfet de police. Plusieurs hauts fonctionnaires de la préfecture ont été tués. Un morceau de fonte a traversé le plafond, se logeant dans le fauteuil du préfet. Heureusement il n'était pas là. »

Dès la création des FTPF, sa direction décide la constitution d’un premier maquis en zone nord, en région parisienne. Ce premier groupe de « partisans » doit faire fonction de « brûlot » de toute la région en frappant l’ennemi chaque jour. Le premier maquis FTP en zone nord s’installe en juin 1942 à Moret-sur-Loing, en Seine-et-Marne, au « Camp du Calvaire ». LE BERRE dirige ce maquis. Albert OUZOULIAS explique ce choix : « FABIEN n’est plus avec nous… C’est donc mon frère d’arme Maurice LE BERRE, dit Noël, notre plus solide chef d’opération, qui dirigera le Camp du Calvaire ». Simone DEGUÉRET, une des premières femmes des maquis, est là. Le groupe est constitué d’une quinzaine de combattants, dont trois jeunes filles, les deux autres étant Raymonde GEORGES, la sœur de FABIEN et Paulette GOURMELON. Les jeunes gens sont Pierre BENOÎT, étudiant à Buffon, LATAPIT, Manuel, Serge, Hervé, POULIQUEN, BARAQUI, LELEU, BOISSIÈRE, PÉLÉ et le médecin ROZINOER.

Le groupe opère dans toute la région parisienne. Parmi ses actions :

• Récupération de tickets d’alimentation à Nogent-sur-Oise, Saint-Mammès et Pantin.

• 14 juillet 1942, attaque d’un transport allemand sur la route d’Étampes à Dourdan.

• 15 juillet, déraillement d’un convoi de l’armée allemande près de Bois-le-Roi sur la ligne Paris-Lyon.

• 16 juillet, récupération de dynamite au Raincy.

• 1er août, le groupe renforcé des unités de choc sous la direction de ROUSSEAU (DUPRÉ), protège la manifestation de la rue Daguerre où parle Lise RICOL-LONDON, dirigeante de l’Union des femmes françaises avec Maria RABATÉ et Claudine CHOMAT. Le groupe ouvre le feu sur les soldats allemands et la police qui veulent arrêter les ménagères et les intervenantes. Sur ce type d’action, les FTP ont l’expérience de la manifestation des femmes de la rue de Buci, où quelques mois plus tôt, des arrestations avaient été opérées, suivies de condamnations à mort et d’exécutions. Une des condamnées, notre camarade Madeleine MARZIN n’avait eu la vie sauve que grâce à son évasion .

• 4 août, exécution du secrétaire de DORIOT, GACHELIN.

• 7 août, déraillement sur la ligne de chemin de fer de Melun à Héricy.

Mais le 12 août, le camp est attaqué. Après de durs combats, la plupart des partisans réussissent à s’enfuir en passant le Loing en bateau. Il y a des blessés. Des jeunes sont arrêtés. Le groupe se scinde et est hébergé dans plusieurs localités, notamment à Juvisy. Il participe ensuite à d’autres opérations, dont la protection de la manifestation devant les usines Citroën.

Par la suite, les FTP organiseront d’autres maquis en Seine-et-Marne et Seine-et-Oise. Mais la préférence sera donnée à la guérilla des villes, le maquis le plus puissant le plus nombreux et le plus agissant étant Paris et sa banlieue.

Le 28 août 1942, Maurice LE BERRE est arrêté alors qu’il se rend chez un camarade à Fontenay-sous-Bois. Il est conduit au Dépôt, puis à la Santé, et enfin au fort de Romainville. Il est torturé mais ne parle pas.

Évadé du fort de Romainville

En novembre 1942, une manifestation des détenus dans la cour du fort de Romainville se termine par le placement de Maurice et 30 de ses camarades dans la casemate 17. Ils tentent de s'évader en élargissant une des fenêtres extérieures. Ils sont alors déplacés dans la casemate 22. Ne voulant commencer l’année nouvelle en prison, dans la nuit du 31 décembre 1942 au 1er janvier 1943, il scie les barreaux de sa cellule à l'aide d'une scie à métaux enduite de savon. Des chants couvrent le bruit. La fenêtre de la casemate donne sur les douves du fort. Des draps déchirés font office de corde. Maurice LE BERRE, premier à tenter sa chance, descend par la "corde" et saute au pied du fossé. Le second, Léon PAROUTY, surpris par le projecteur du mirador, est arrêté. Maurice LE BERRE réussit à franchir les 25-30 m du bastion nord-ouest et s’évade(22).

I l est malheureusement repris quinze jours après en se rendant au domicile de ROUSSEAU (DUPRÉ) qui vient d’être arrêté.

LE BERRE se retrouve de nouveau interné au fort de Romainville. Un jour du printemps 1943, il voit arriver son compagnon FABIEN arrêté fin novembre 1942 et torturé longuement.

La résistance s’organise à Romainville. FABIEN prend contact avec Robert DUBOIS (dit BRETON, responsable des cadres du PCF en Région parisienne), Maurice LE BERRE, des FTP du groupe « Valmy » de Paris. Il met sur pied une compagnie FTP d’une cinquantaine de détenus, communistes et gaullistes, formés en deux sections commandées chacune par un lieutenant. Prenant exemple sur leur ami LE BERRE, ils élaborent un plan d’évasion de masse qui ne peut aboutir. FABIEN parvient à s'évader du fort le 1er juin 1943. Au total, 11 détenus parviendront à s'évader du fort de Romainville pendant l'Occupation. Le jour même de son évasion, FABIEN relate à Albert OUZOULIAS son arrivée à Romainville le 2 mars 1943 (20):

« … j’étais embarqué avec ma femme et treize FTP francs-comtois à destination du fort de Romainville. Je trouvais là parmi quatre cents ou cinq cents détenus, une centaine de FTP dont le groupe « Valmy », le commandant DUBOIS (BRETON) des cadres, Maurice LE BERRE (ex-Noël) etc. Ils m’apprirent qu’ils étaient en instance de départ pour l’Allemagne. En effet, quelques semaines plus tard, plusieurs centaines de ces camarades partirent en trois convois ».

LE BERRE est effectivement déporté à Mauthausen le 27 mars 1943, matricule 25522. Convoi "NN" arrivé à Mauthausen le 29 mars. Est transféré à Gusen, Kommando de Mauthausen. Sa femme Simone DEGUÉRET l’est à Ravensbrück. Tous deux reviendront de déportation.

 

Après la guerre, LE BERRE occupe pendant un temps la maison de son père à La Villa-Draveil. Roger PAYEN raconte ses problèmes de santé consécutifs à son séjour dans les camps nazis (21):

LE BERRE avait été en Allemagne expérimenter les traitements allemands, il est rentré tuberculeux. Il a été cobaye des expériences. Il s’est retapé parce qu’il était une carcasse résistante, il était de 21, il est mort en 79, il avait 58 ans. À Draveil, il est venu habiter à La Villa Draveil, je ne sais pas s’il existe encore, ce sentier avec la maison dans le fond qui appartenait à son père, une espèce d’impasse où rentrerait tout juste une brouette à la rigueur. Dans le fond, il y avait une petite maison, il habitait là.

Il a fait une chute pulmonaire, il est allé à l’hôpital. Un jour, le directeur de l’hôpital Joffre me téléphone pour me donner des nouvelles, il était proche de nous, c’était un sympathisant, il me dit : « Votre cousin, depuis hier matin, il crache le sang à pleines cuvettes, ça ne va pas durer longtemps, s’il a des affaires à régler, ça serait bien que vous fassiez ça vite fait ». On est allés voir le père PASDELOUP qui était maire. Il dit : « Roger, on va monter tout de suite, on va aller voir ce qu’on peut faire ». Le malheur, c’est qu’il avait tout juste le temps de fabriquer un gamin qui est venu au monde quand ils sont partis dans la maison de ses parents. Il s’en est sorti, le toubib nous donnait de ses nouvelles tout le temps. Quand on est arrivés à Noël, il s’était passé pas tout à fait trois mois, on allait le voir souvent. Il nous dit : « Roger, c’est sûr que la Noël, je le passe à la maison, je ne reste pas à l’hôpital ». Le médecin nous dit : « Il faut le convaincre, il se suicide en partant comme ça ». Le soir de Noël, il a quitté l’hôpital sans bon de sortie, il est parti.

Puis LE BERRE déménage à la Chaussée-Saint-Victor, au bord de la Loire, dans la maison du père de Suzanne DEGUÉRET-PAYEN. Lorsque Roger et Suzanne PAYEN quittent Draveil pour une ancienne magnanerie sur un plateau d’Ardèche, Maurice et Simone LE BERRE souhaitent se rapprocher d’eux. Les amis draveillois reconstituent un foyer du côté de l’Ardèche. Roger PAYEN poursuit :

« Du groupe de jeunesse qui a aujourd’hui 70 ans d’existence et qui s’effrite, BRÉANT est venu mourir à La Baume il y a 3 ans. JULIAN a été maire de Ruoms. On voyait souvent FILLON, il n’était pas de Draveil, mais faisait partie de la Région Sud des Jeunesses communistes.

Maurice LE BERRE est venu mourir à Barjac. Voilà la vie d’un jeune résistant indiscutable. Sa femme Simone est morte il y a trois ans maintenant, elle qui fut une résistante, une des premières femmes, sinon la première femme dans les maquis ».

 

   
   
   
 

Martine Garcin
Janvier 2004
Mise à jour : 12 août 2005



(1) Entretien Roger PAYEN-MG, 27 avril 2001.
(2) Albert OUZOULIAS, Les Fils de la nuit, Grasset, 1975.
(3) Entretien Roger PAYEN-MG, 27 avril 2001.
(4) Albert OUZOULIAS, Les Bataillons de la Jeunesse, Éditions sociales, 1967.
(5) Claude ANGELI et Paul GILLET, Debout, partisans !, Fayard, 1970.
(6) Entretien Roger PAYEN-MG, Ardèche, 27 avril 2001.
(7) BEYSSÈRE sera arrêté, torturé à mort.
(8) Claude ANGELI et Paul GILLET, Debout, partisans !, Fayard, 1970.
(9) Albert OUZOULIAS, Les Fils de la nuit, Grasset, 1975.
(10) Claude ANGELI et Paul GILLET, Debout, partisans !, Fayard, 1970.
(11) Albert OUZOULIAS, dans Les Fils de la nuit, Grasset, 1975, indique "quinze jours avant l’opération de Fabien au métro Barbès" (21 août 1941), c'est à dire vers le 6 août. Gérard WALTER dans Paris sous l’occupation, Édition Armand Colin, et Claude ANGELI et Paul GILLET, dans Debout, Partisans !, Fayard, donnent la date du 13 août. Emmanuel de CHAMBOST donne la date du 8 août dans La direction du PCF dans la clandestinité (1941-1944), L’Harmattan, 1997. Roger PAYEN, témoin de la préparation, situe l'action dans la nuit du 12 au 13 août 1944. Voir son témoignage.
(12) Albert OUZOULIAS, Les Bataillons de la Jeunesse, Éditions sociales, 1967.
(13) Alain GUÉRIN, Chronique de la Résistance, Omnibus, 2000.
(14) Albert OUZOULIAS, Les Bataillons de la Jeunesse, Éditions sociales, 1967.
(15) Smul TYSZELMAN et Henri GAUTHEROT, deux jeunes de 20 ans, fusillés le 19 août 1941 pour avoir manifesté à Paris le 13 août à l'appel de la Jeunesse communiste.
(16) Jean LAFFITTE, Ceux qui vivent, Les Éditeurs français réunis.
(17) Albert OUZOULIAS, Les Bataillons de la Jeunesse, Éditions sociales, 1967.
(18) France d'Abord, novembre 1941, journal de l'OS puis des FTPF.
(19) Albert OUZOULIAS, Les Bataillons de la Jeunesse, Éditions sociales, 1967.
(20) Albert OUZOULIAS, Les Bataillons de la Jeunesse, Éditions sociales, 1967.
(21) Entretien Roger PAYEN-MG, 27 avril 2001.
(22) Thomas FONTAINE, Les oubliés de Romainville, Tallandier, 2005 .
(23) Jean LAFFITTE, Nous retournerons cueillir les jonquilles , La Bibliothèque française, 1948 .
(24) Roger FERRAND, Le poste ne répondra plus , Jeunesse héroïque n° 41, France d'Abord, 1947.

 


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