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[2] [3] [4]
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Documents
concernant la révolte du 14 juillet 1944 à la prison de la Santé

1 - Lettre de Roger PAYEN du 20 juillet 1944 interné politique à la Santé au moment des faits
2 - Précisions ultérieures de Roger PAYEN
3 - Extrait de Les Clandestins, Jean JÉRÔME, 1986
Voir aussi le témoignage de Roger PAYEN sur les fusillés du 30 avril à la prison de la Santé
   
 

Témoignage de Roger PAYEN

sur les événements du 14 juillet 1944
à la prison de la Santé

   
   
 

Le 20 juillet 1944


Chers Amis,

Je profite d’un messager extraordinaire pour venir vous renseigner sur ce qui s’est passé dans la nuit du 14 au 15 et vous rassurer, ce qu’une amie aura peut-être déjà fait. Un de mes compagnons avait chargé sa sœur d’aller voir Raymond [SIMON, joint par l'intermédiaire d'un gardien de la Santé] car elle travaille dans la même maison. J’ai écrit à mes parents un petit mot hâtif – avec l’autorisation de l’administration – puis par un autre petit mot où, en quelques lignes, je leur ai conté la nuit de folie que nous avons vécue. Je viens vous apporter quelques détails.

La « Santé » fut le théâtre d’une provocation d’envergure, qui n’avait qu’un but, compromettre les détenus politiques pour que s’abatte sur eux une impitoyable répression. Depuis quelques jours des notes circulaient : « appelant les droits communs à briser les portes de leur cellule le 14 juillet à 10 heures du soir, l’Internationale devait être le signal de la rébellion ». L’administration n’ignorait pas la circulation de ces petits papiers, mais rien ne fut fait pour arrêter un mouvement qui devait avoir de si graves conséquences. Un politique dut s’adresser le 13 et le 14 au soir aux droits communs pour les mettre en garde contre une action si folle qu’elle condamnait les instigateurs.

Mais le mal était lancé… Il pouvait être 10 heures 20 – nous voulions croire que rien ne se passerait, que l’appel au calme serait entendu, que la raison l’emporterait – quand nous perçûmes dans les galeries les premiers coups portés contre les portes ; aucun service d’ordre dans les couloirs – et pourtant peu de chose aurait suffi pour briser dans l’œuf un tel mouvement inconsidéré – les coups après s’être un instant ralentis reprennent de plus belle, et bientôt des portes cèdent et les couloirs sont pleins des craquements des portes qui se brisent. En un instant, toutes les cellules droits communs de notre division étaient ouvertes. Nous étions sur nos gardes, prêts à tout pour défendre nos cellules… déjà des D.C. nous avaient invité à sortir, puis notre porte fut ouverte, et nous devions assister au plus incroyable des spectacles. À peine sortis de leur cellule les D.C. se demandaient où aller… Ils avaient cru naïvement qu’il leur suffirait de briser la porte de leur cellule pour être libres… mais ils étaient encore prisonniers.

Le personnel de la maison s’était replié ; la souricière était fermée, des mitrailleuses en gardaient l’unique issue. Les bruits les plus invraisemblables circulaient dans le même but : tromper les révoltés sur l’origine du mouvement, ceux-ci leur sac sur l’épaule, se traînaient lentement dans les couloirs, brisant pour briser. Les locaux des entrepreneurs furent ouverts et mis à sac et ce fut une pluie d’articles de cotillons, chapeaux de papiers, mirlitons, etc. Cette affaire qui devait finir si tragiquement prenait l’allure d’une mascarade.

Cependant qu’à la porte de la souricière, déjà, des gars tombaient, inutilement, et cela devait durer jusqu’au petit jour ; puis ce fut une chasse brutale, inhumaine. Du chemin de ronde par les fenêtres des cellules du rez-de-chaussée, on abattait des hommes désarmés, comme des lapins. Et puis ce fut la poussée irrésistible des « forces de l’ordre », les balles crépitent dans les couloirs, des injonctions, des rafales de mitraillettes ; on parque les hommes : « levez les bras, et ne bougez pas, sinon ! » et puis les bruits s’apaisent, mais l’atmosphère est lourde, chargée d’inquiétude (il était 8 heures du matin).

Comment cette sanglante nuit va-t-elle se terminer ? Nous avions gardé nos cellules intactes, pas de dégâts de notre côté, tous nous avions gardé le plus grand calme. Les politiques par leur attitude avaient déjoué cette machination, mais les dangers étaient-ils écartés ?…

Francs-gardes et miliciens étaient entrés dans la « maison », et cette nuit sanglante allait compter 34 victimes ; 6 abattues pendant la nuit et 28 fusillés, dont 23 jeunes, tous D.C. Il fut impossible de nous mêler à cette affaire.

Telle fut la nuit que nous avons vécue et que pas un de nous n’oubliera.

La Santé est maintenant coupée du monde extérieur. Les gardiens de la Paix, dont la présence le 13, aurait pu éviter le drame, montent la garde dans les couloirs. Pas d’avocat, pas de parloir, pas de colis, et cela pour combien de temps !… mais ce que l’esprit ne peut admettre, ce sont les 34 morts pour un mouvement qu’on a laissé faire, 34 morts pour une tentative qui n’avait aucune chance de succès. 34 morts pour des portes brisées, 34 morts alors qu’il n’y eut pas une victime de l’autre côté. Et les victimes ne sont certainement pas les coupables, les criminels qui organisèrent la provocation, ou qui invitèrent à la mutinerie promettant une illusoire intervention de l’extérieur. Et pourquoi avoir frappé tant de jeunes, dont la plupart ne sont pas des récidivistes, des jeunes qui, s’ils ne sont pas à donner en exemple, ne sont que les produits d’une époque déréglée, des jeunes qui ne sont pas responsables, mais victimes…

Chers Amis, rassurez mes chers vieux Parents, ma pauvre Mémère n’aura certainement pas le bonheur de me voir samedi, mais qu’elle soit tranquillisée sur mon sort et sur celui de mes amis, que mes parents et vous-mêmes chers amis gardiez votre confiance, les beaux jours vont revenir qui laveront la France de tous ces crimes.

Je suis sans nouvelles de ma Suzon depuis ce tragique 14 juillet, les lettres n’ont pas dû quitter la Roquette, mais je sais que rien ne se passa là-bas, malgré les bruits contraires qui courent ici dans la nuit.

Petit à petit la vie retrouve son calme. Un peu plus de surveillance, nos promenades sont supprimées, la vie dans les cellules reprend son cours.

Ma santé est excellente. Je vous espère également en bonne santé. Avez-vous des nouvelles de Lulu, continue-t-il à dessiner. Comment se plaît-il là-bas. Et Micheline comment va-t-elle, est-elle contente de son travail ? Chers amis, il me faut vous quitter, je dois remettre cette lettre dans un instant, je vous charge de mes amitiés pour tous. Saluez tous mes amis pour moi et pour vous, avec mon amitié sincère, recevez mes meilleurs baisers.

Chers amis, embrassez bien mes parents, Myon [Germaine SIMON, femme de Raymond] embrassez bien Mémère pour moi. À tous bon courage et confiance.

Votre ami Roger

 

Prison de la Santé décorée par les détenus politiques le 14 juillet 1944
Dessin Roger PAYEN
Maquette d'une cellule de la prison de la Santé. Prévue pour une personne, chaque cellule logeait à cette époque jusqu'à 7 détenus.
Maquette Roger PAYEN

 

 

Précisions ultérieures de Roger PAYEN

« Je peux aujourd’hui apporter quelques précisions complémentaires, elles ne pouvaient figurer dans ce courrier d’après les événements – sécurité, sécurité ! Un courrier même acheminé par des voies et des personnes sûres pouvait toujours tomber entre les mains de la police – en ces temps-là – Pour cette raison je n’avais pas indiqué comment les portes des politiques étaient restées intactes, ni parlé de celui qui rendit la chose possible à qui je veux ici rendre hommage.

Voici comment la chose se fit. Il y avait eu de nouvelles réductions dans les services publics RATP Bus Métro entraînant de nouvelles suppressions d’emplois. Il fallut recaser ce personnel. Les prisons, elles, travaillaient à plein rendement, la population carcérale ne cessait d’augmenter, 5, 6, 7 détenus par cellule. On casa donc quelques employés RATP Métro dans les prisons pour renforcer le personnel gardien débordé.

L’arrivée à la Santé de ces gens qui n’avaient ni la formation ni l’esprit maton (mater regarder par l’œilleton des cellules, maton celui qui regarde) changea tout dans le climat de la maison, pour les politiques.

Par eux des informations nous arrivèrent de l’extérieur journellement. Jusque là l’extérieur n’entrait à la Santé que par les avocats. Quelques uns de ces nouveaux gardiens rendirent même possibles des contacts avec l’extérieur.

C’est grâce à l’un d’eux que nous pûmes disposer de clés qui nous permettaient – après la dernière ronde – des contacts entre détenus.

Ces clés nous permirent, cette nuit du 14 juillet, l’ouverture de toutes les cellules des politiques qui sortirent sur les passerelles pour empêcher tout saccage. Le matin du 15 les portes furent refermées et les clés disparurent.

C’est grâce au courage de ces gardiens que la provocation montée sûrement par le Franciste Bucard, collaborateur notoire, avorta.

« Non, Messieurs, les politiques ne prirent aucune part à cette mutinerie, aucune destruction, aucun saccage dans leurs divisions», crièrent-ils fermement à ces messieurs de la Cour Martiale. « Ils ne peuvent être les responsables et encore moins les organisateurs de cette révolte, ils avaient même prévenu la direction de la prison de ce qui se tramait et qui laissa faire.»

En effet nous nous préparions une toute autre sortie et nous étions plein d’espoir. Ce jour-là le 14 juillet, nous avions dignement brillamment commémoré ce symbole de notre histoire (avec les moyens du bord), décor exceptionnel, discours et chants. Et la Marseillaise. Aux armes Citoyens !!

Nous étions, en l’ignorant bien sûr, à 35 jours de notre libération, à 35 jours du mouvement insurrectionnel des cheminots, à 41 jours de « PARIS LIBÉRÉ ».

Nota. À lire le récit de cette nuit folle d’abord, puis tragique, dans l’ouvrage de Jean Jérôme « Les Clandestins » pages 208 à 215. Il avait tout pour lui, il était juif, résistant et communiste. Il fut de ceux qui nous informèrent de ce qui se préparait car il était incarcéré avec les droits communs. Il passa en effet cette nuit là avec nous, il nous quitta à l’aube.»

Roger PAYEN

Prison de la Santé, 1944. "Dans les prisons, le meilleur de la France".
DP : Détenus Politiques
Dessin de Roger PAYEN sur une boîte d'allumettes

 

Extrait de Les Clandestins 1940-1944, Jean JÉRÔME, 1986

Passage concernant la mutinerie du 14 juillet 1944 à la prison de la Santé
À ce moment, Jean JÉRÔME est incarcéré à la Santé avec les droits communs

… Quelques jours avant le 14 juillet, on enferma à la Santé Marcel BUCARD, chef d’un mouvement fasciste connu : les Francistes. Espérait-il, en se faisant jeter en prison, une réhabilitation de la dernière heure ou était-ce une machination pour monter une provocation ? Je n’ai jamais su le fin mot de l’histoire. Toujours est-il que, coïncidant avec son arrivée, le bruit se mit à courir que se préparait une révolte des prisonniers pour tenter une libération avant la déportation en Allemagne. On précisait même que la révolte éclaterait le 14 juillet.

Des détenus qui revenaient du parloir ou de l’infirmerie déclaraient que les « politiques » se désolidariseraient d’une tentative qui avait toute chance de n’être, en réalité, qu’une provocation. Justement le 12 juillet, des voix se firent entendre aux fenêtres, les unes clamant qu’il fallait se préparer à la révolte, d’autres lançant des appels au calme. Mais ces dernières étaient moins nombreuses et couvertes par les insultes et les grossièretés de la majorité. Pour ma part, penchant pour l’hypothèse de la provocation, j’essayai de déconseiller cette action inefficace et dangereuse, ce qui me valut d’essuyer de mon côté injures et menaces.

Vint le 14 juillet et il apparut clairement que quelque chose de grave se tramait. Les gardiens faisaient montre de politesse – même ceux qui passaient d’habitude pour être des « vaches ». Le repas de midi fut un peu meilleur qu’à l’ordinaire et vers la fin de la journée les gardiens disparurent des galeries. On ne vit plus personne, comme pendant les alertes.

À ce moment, s’élevèrent les premières clameurs nous invitant à enfoncer les portes. Bientôt, suivirent des coups de bélier portés avec les bat-flanc. Certaines cellules étaient ouvertes avec des clefs. Des hommes couraient dans les galeries, ouvrant les judas et incitant les détenus à se libérer. Sous mon influence, mes compagnons de cellule hésitaient. Ils ne se décidèrent que lorsque ceux qui parcouraient les galeries en appelant à la révolte insultèrent les retardataires et proférèrent des menaces. Alors, quatre de mes codétenus s’emparèrent d’un bat-flanc et se ruèrent sur la porte, qui céda et s’effondra avec son cadre à l’extérieur. Nous étions libres. À tous les étages, les révoltés galopaient en tous sens. Des truands, qui avaient des comptes à régler entre eux, s’empoignaient furieusement. Seul, au rez-de-chaussée, l’accès du greffe de la prison était bouclé et, de temps à autre, chaque fois que des prisonniers s’approchaient de cette sortie, on entendait des coups de feu. Je redoutais que l’aventure ne se terminât très mal. Pour tenter de me faire une opinion de la situation, je me hâtai de gagner le quartier des « politiques », et plus particulièrement de retrouver mon ancienne cellule de la 13e division.

Par le judas que j’ouvris, j’aperçus quelques camarades que je connaissais, notamment Émile DUTILLEUL, trésorier du parti communiste, déchu en 1939 de son mandat de député par les lois scélérates. Durant mon séjour de trois mois au quartier des « politiques », je n’avais jamais eu l’occasion de le rencontrer, car il se trouvait dans une autre division. Et voilà que, dans cette ténébreuse nuit dont je pensais qu’elle serait peut-être pour moi et beaucoup d’entre nous la dernière, je retrouvais un camarade d’avant la guerre, susceptible, pensais-je, de faire parvenir au monde extérieur un ultime message si je venais à disparaître.

Les détenus de la cellule possédaient une clef, de façon à pouvoir ouvrir la porte par quelqu’un, au besoin (les serrures ne fonctionnant que de l’extérieur). Cela me permit d’entrer pour quelques instants. Ils m’expliquèrent qu’ils considéraient comme moi cette révolte comme une provocation dans laquelle on espérait entraîner les « politiques ». Eux, en tout cas, ils n’avaient pas marché ; quant à moi, à leur avis, la seule chose qui me restait à faire était de retourner à ma cellule pour y attendre le dénouement. Nous nous embrassâmes tous. Je refermai la cellule et leur rendit la clef ; puis, je repartis pour ma galerie de la 14e division, plein de la compassion que m’avaient exprimée mes camarades, certains comme moi que nous nous voyions pour la dernière fois. De retour dans ma cellule, je m’assis sur le lit et j’attendis, plongé dans mes souvenirs et mes réflexions, comme quiconque pense sa fin proche.

Vers la fin de la nuit, une voix s’adressa à tous par les haut-parleurs des galeries. Elle invitait les prisonniers à rejoindre immédiatement leurs cellules, en précisant que ceux qui seraient pris dehors seraient abattus sur place. Du coup, je vis réapparaître mes codétenus et bientôt régna sur la prison un silence de mort.

Une demi-heure plus tard, est apparu à l’entrée un fusil braqué, baïonnette au canon, derrière lequel nous découvrîmes la face hideuse d’un homme de la Milice. D’une voix de brute et avec force grimaces, il nous ordonna de sortir, mains derrière la nuque et sans rien emporter. Nous obéîmes. À la pointe de sa baïonnette, le milicien nous fit avancer dans la galerie jusqu’à une autre cellule dont la porte était intacte – ce qui signifiait qu’elle avait été ouverte avec une clef pendant la révolte. En quelques minutes, nous nous retrouvâmes une bonne vingtaine, entassés debout les uns contre les autres, pouvant à peine respirer.

Nos restâmes ainsi tout le jour et la nuit suivante, sans boire ni manger. Vers le milieu de la journée, deux détenus s’affalèrent, évanouis. Ceux qui étaient près de la porte frappèrent à grands coups pour appeler un gardien. En vain. Le bruit commença à circuler, de fenêtre en fenêtre, qu’on allait fusiller un certain nombre de détenus. Ceux qui, dans notre cellule-étouffoir, me savaient juif, me regardaient avec pitié, pensant, comme moi, que je ferais partie des premiers bons pour le peloton si la rumeur se confirmait. Je réfléchissais aux paroles que je crierais avant la salve d’exécution. J’étais navré à la pensée d’avoir pu tenir bon jusque-là, si près du terme de la guerre, et de ne pas voir de mes yeux l’écrasement de l’envahisseur nazi et de ses alliés. En même temps cette station debout avec une vingtaine de compagnons dont deux évanouis, sans pouvoir bouger, dans une cellule destinée à une seule personne, achevait de me convaincre que l’endurance de l’homme dépasse tout ce qu’il peut lui-même imaginer.

Le lendemain, en fin de journée, la porte de la cellule s’ouvrit enfin et un brigadier nous intima l’ordre de sortir pour nous ranger dans la galerie. Là, toujours debout, les mains derrière la nuque, nous pûmes percevoir l’écho de salves et de coups de feu isolés. Après quoi, le gardien rouvrit la cellule et, en nous disant : « prenez-en de la graine ! », nous la fit réintégrer dans les mêmes conditions, à ceci près que les deux malades furent évacués.

L’attente reprit, avec moins d’angoisse pour moi, car je me rendais compte que j’en avais réchappé une fois de plus. Vers dix heures du soir, la porte se rouvrit et l’on nous fit sortir par petits groupes. Avec un autre qui s’appelait aussi André, mais n’était pas le jeune homme dont j’ai parlé plus haut, on me conduisit à la 10e division, où un gardien nous fit entrer dans une cellule renfermant déjà six hommes en nous disant de nous installer là. À notre entrée, un des prisonniers se souleva sur un coude et me fit signe de venir m’allonger près de lui, entre deux sommiers. Ensuite, il me glissa à l’oreille que la raison de son geste était qu’il ne voulait pas de « n’importe quel petit youpin à côté de lui ». je ne répondis rien, content de pouvoir enfin m’allonger, et je m’endormis rapidement.

Le lendemain matin, je fis connaissance avec mes nouveaux compagnons. En dehors de mon voisin antisémite et collabo, qui se trouvait là pour escroquerie, il y avait entre autres un homme dont je ne me rappelle plus la physionomie ni le nom et qui était directeur des chaussures André. Juif, il s’était fait incarcérer pour échapper aux Allemands. Il y avait aussi un directeur de banque, également arrêté pour escroquerie. J’étais content d’être avec l’autre André, l’ancien de ma cellule, qui était un brave gars. Il nous raconta qu’il était, avant la guerre, le chauffeur de Lucien VOGEL, ancien directeur des magazines Lu et Vu et homme de gauche bien connu. Il parlait avec sympathie de son ancien patron et de ses filles [une de ses filles est Marie-Claude VAILLANT COUTURIER, N.D.L.R.], mais ne nous dévoila jamais les raison de son incarcération…

Jean JÉRÔME

 

Prison de la Santé 1944
Dessin Roger PAYEN

 

   
 


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Mise à jour :
3 avril 2005