Caractères draveillois
Draveil-Résistance

Théma
Notre devoir de mémoire
SOI et Camp de la Paix de Mainville, pépinières de résistants
Dès 1933, on savait
Volontaires de la Guerre d‘Espagne
Les Fusillés du 30 avril 1944 à la prison de la Santé
La Mutinerie du 14 juillet 1944 à la prison de la Santé. Témoignage
Du nouveau sur la Libération
de Draveil [1]
[2]
Déportés, Internés de Draveil [Cartes]
Déportés, Internés, Résistants de 1939-1945, Draveil
Déportés, Internés de Vigneux [Cartes]
Déportés, Internés, Résistants de 1939-1945, Vigneux
Jeunesse résistante Draveil Vigneux
Exposition "Draveillois(es) en Résistance"
Exposition " Parcours Santé "
Concours National Résistance Déportation
1908 - Les Grèves de Draveil-Vigneux

 

Notices biographiques
• AUCLAIR Marcelle
• BERNIER Mauricette
• BIANCHI Sonia
• BRÉANT Geneviève
• BROSSARD Pierre
• BRU Léon
• CAZIN Marcel
• CHADEL Julien
• DEGUÉRET-LEBERRE Simone
• DEGUÉRET-PAYEN Suzanne
• DE WITTE
DREYFUS Georges
• Colonel FABIEN
• GEORGES Pierre (Colonel FABIEN)
• GERVAIS Sylvain
GUEGUEN-DREYFUS
Georgette [1]
[2] [3] [4]
HAZEMANN Jean-Jacques [1] [2]
• HAZEMANN Robert-Henri
• HANSEN-ROTENSTEIN Geneviève
JEUNON Jacqueline [1] [2]
JEUNON (Famille) [1] [2-Morning Star]
JEUNON Madeleine
JULIAN Camille
• JULIAN Fernand père
JULIAN Fernand fils
• LAFARGUE Paul

LE BAIL René
LE BERRE Maurice
• LEJEUNE Adrien
• LE LAY Antonine dite "Julienne"
• LE LAY Désiré
LEROY André
• LEROY-RODRIGUEZ Geneviève
• LINARD Marcel
• MAHN Berthold
MANGIN-SOUCHE Lucienne
• MARX-LAFARGUE Laura
• MARZIN Madeleine
• MATHA Armand
MATHIS-NOYER Émilie dite «Lili»

• MENVIELLE Charles
• MOREAU Germaine
• NOYER Paul
• OUZOULIAS Albert
• PASDELOUP Auguste
PAYEN Roger [Sommaire] [1] [2] [3] [4]
• PICARD R.
• PIECK Wilhelm
• PRÉVOST Alain
• PRÉVOST Jean
• PRÉVOST Michel
• RODRIGUEZ André
• RODRIGUEZ Gonzalo
• SADOUL Jacques
• SCHNAIDERMAN Gdalien
TAILLADE Auguste dit Pierre
• TRIOULLIER Jean
• TRIOULLIER Lucienne

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SOI et Camp de la Paix de Mainville,
pépinières de résistants

   

En ce début de XXe siècle, la classe ouvrière tente de préserver ses enfants des dangers de la rue ainsi que de l'influence bourgeoise des institutions scolaire et religieuse.

Camp de la Paix, Foyer du campeur

Le Camp de la Paix au moment du Front populaire.

Collection «Images, Mémoire draveilloise»

Le Parti et les Jeunesses communistes mettent en place diverses organisations d'enfants. Ce sera par exemple à partir de 1921 les « Pupilles », remplacées par les « Pionniers » à partir de décembre 1925, sur le modèle soviétique.

La Fédération nationale des Pionniers ouvriers et paysans de France est créée en décembre 1927 sous l'autorité de BARBUSSE, LANGEVIN, SADOUL.

L'activité est alors fortement orientée vers l'apprentissage d'une culture politique, les enfants étant invités à prendre leur place dans la lutte de classe avec leurs aînés.

Au début des années trente se produit une ouverture aux organisations de masse. Les responsables de groupes d'enfants, toujours dirigeants politiques, s'orientent davantage vers la pédagogie. De nouvelles activités sont alors proposées aux enfants, camps de vacances, camping rouge, cinéma, théâtre.

En 1931, alors que de nombreuses familles ouvrières s'installent dans les nouveaux lotissements de Draveil, Roger PAYEN initie la constitution d'un de ces groupes d'enfants. Son engagement politique se développe parallèlement à la création du groupe d'enfants de la section draveilloise du SOI (Secours Ouvrier International), puis du Camp de la paix. Roger relate cette double émergeance (1):

Notre entrée dans le mouvement politique, avec mon épouse, s’est faite dans l’année 1931, en devenant les animateurs d’un groupe de jeunes gamins qui n’avaient pas du tout l’envie d’aller au patronage de M. le curé, ni à la Vaillante, qui était pour les enfants un peu plus grands. J’avais 18 ans. Comme j’étais quasiment travailleur indépendant, je prenais du temps, on se réunissait tous les jeudis, tous les dimanches. Avec Geneviève BRÉANT, Marcel CAZIN, et 2 filles, Geneviève HANSEN et sa copine Martine LEJEUNE qui étaient de Paris-Jardins, nous formions l’encadrement de ce groupe de jeunes .

C’est avec deux péjistes, le père PICARD et le père DENIS, que les prémices du SOI ont eu lieu. PICARD, président de Paris-Jardins de 1920 à 1924, avait pensé faire un groupe de pionniers du « Secours rouge ». DENIS était plutôt pour le « Secours Ouvrier International ». Ils étaient un peu concurrents, ils n’étaient pas toujours d’accord, tous les deux. Il semble que ce soit DENIS qui l’ait emporté, alors que tout aurait pu faire que ce soit PICARD qui l’emporte.

Le SOI était d’obédience communiste, mais avec un président qui ne l’était pas. Le Secours Ouvrier International se voulait une plateforme plus large que le Secours Rouge qui était d’avantage communiste. Le SOI avait à sa tête comme président, menant l’action pour l’aide à la Russie soviétique au moment de la fameuse famine, Anatole FRANCE.

PICARD était communiste. DENIS l’était également, mais en le marquant moins, pour les raisons que j’ai dites.

Septembre 1932. Solidarité du groupe draveillois du SOI (Secours Ouvrier International) avec les enfants de mineurs grévistes.
À gauche, debout : Geneviève BRÉANT, Marcel CAZIN, Conseiller municipal, X, Maurice BRÉANT. À doite, assis, DENIS, responsable du groupe draveillois du SOI. À droite, debout, PICARD, responsable du groupe draveillois du SRI (Secours Rouge International), Président de « Paris-Jardins » au début des années 20.
Coll. Roger PAYEN

En effet, les liens entre le Secours Ouvrier International et le Parti communiste sont étroits. Les statuts de l’Internationale Communiste indiquent dans leur article 1-§7-1 que « Les fractions communistes des organisations internationales (Internationale syndicale rouge, Secours rouge international, Secours ouvrier international, etc.) sont subordonnées au Comité exécutif de l’Internationale communiste ».

Le SOI est créé en 1921 à Berlin. Son fondateur, Willy MÜNZENBERG, proche de Lénine, est un personnage complexe : révolutionnaire, patron de presse, il est lié aux milieux de l’avant-garde artistique. C’est l’époque du vote du Komintern en faveur de la politique de front unique, entraînant le développement d’organisations de masse. 1921, c’est aussi l’époque de la grande famine en URSS. Le 13 juillet, GORKI lance un appel international pour que l’on vienne en aide aux affamés. De retour d’un voyage dans ce pays, l’Allemand MÜNZENBERG crée l' Internationale Arbeitershilfe (IAH, SOI en français) rassemblant de nombreuses organisations de gauche et des personnalités du monde entier, comme Albert EINSTEIN, Anatole FRANCE, Henri BARBUSSE. Bientôt partiront du monde entier des bateaux de vivres, sous les auspices du SOI. Le SOI devient tellement puissant qu’il installe toutes sortes d’usines en URSS, bâtit des immeubles, répare les anciens. Avec le développement par MÜNZENBERG d’un puissant groupe de presse et de production cinématographique, le SOI devient le ferment de la connaissance de l’URSS et de l’entraide avec sa population (2).

Local TRIOULLIER rue Émile Zola

Local prêté aux jeunes du SOI par Jean TRIOULLIER,
12 rue Émile Zola à Draveil.

Coll. Lucienne TRIOULLIER

Au niveau local draveillois, le responsable du SOI, Roger PAYEN, par ailleurs jeune communiste, est invité à entrer dans les instances du Parti communiste :

C’est l’ouvrier Marcel CAZIN qui m’a fait connaître d’abord André LEROY, le responsable des Jeunesses communistes à Draveil. CAZIN, qui deviendra conseiller municipal à Draveil et Lieutenant-colonel FTP dans la Résistance, travaillait sur les routes des quartiers des « mal lotis ». En allant à la gare, je discutais avec eux. CAZIN a dû parler de moi aux copains du Parti. Parce que j’étais responsable de ce fameux groupe d’enfants du SOI, j’ai été invité aux réunions du Comité de section. J’ai adhéré au Parti l’année où on a formé le groupe du SOI, en 1931.

Le SOI est le premier groupe qui se soit occupé d’enfance à côté du curé de Draveil. C’est par CAZIN que le groupe du SOI a pu bénéficier, grâce au Parti, de la maison de Jean TRIOULLIER, le père TRIOULLIER. Le SOI avait une colonie de vacances à La Couarde-Anré. C’est un centre de vacances sur une grande plage près de La Rochelle.

Les jeunes qu’on avait venaient des lotissement, de Mainville, de la rue Eugène DELACROIX, des rues en dessous de la rue des Creuses, en bas de la rue des Marais, rue des Écoles, rue des Bœufs dont on a changé le nom. Il y avait les SCHNAIDERMANN. Le plus jeune, tout gamin, chantait l'Internationale. De Paris-Jardins, il y avait quelques jeunes dont le fils P. Ce gamin, contrairement aux autres qui étaient des enfants de prolos, était tiré à quatre épingles, je le vois toujours arriver un jour, on allait dans Cure d’Air, dans la maison du père TRIOULLIER, où se réunissaient les communistes avant qu’il y ait la municipalité, c’était le lieu de rendez-vous. Lui avait son magasin où il y avait des pelles, où il y avait déjà des sculptures à la ARMAN, des pelles, des pioches empilées, j’ai vu du ARMAN avant la lettre chez le père TRIOULLIER. Au-dessus, il y avait une pièce qui servait de lieu de réunion pour le Parti. C’était l’abri pour nos jeunes, quand il pleuvait, on ne pouvait pas être dehors. C’était un peu restreint, mais on organisait des activités, ça marchait quand même. Et un jour de gadoue, il y avait de la gadoue partout, les rues n’étaient pas bien entretenues, dans les années 33, il n’y avait pas encore de goudron, on a vu arriver le fils P. en costume marin de quartier-maître, à la mode, impeccable, des socquettes blanches dans des chaussures blanches, il faisait tache. On a continué à se voir, je lui ai raconté cela.

Maurice LE BERRE est arrivé à 10 ans, en 1931. Il jouait au SOI, venait le jeudi, le dimanche, aux colonies de vacances, et tous ces jeunes jouaient ensemble. C’est là que LE BERRE a pris les premiers contacts qui se sont solidifiés au Camp de la Paix, notamment avec Pierre GEORGES, le futur Colonel FABIEN. Il deviendra mon cousin en épousant une cousine de ma femme, Simone DEGUÉRET.

D'autres gamins du SOI deviendront des résistants, comme Lucienne MANGIN-SOUCHE, qui sera un de mes agents de liaison au début de la clandestinité du Parti, elle travaillera également pour Geneviève HANSEN, toujours en tant qu'agent de liaison.

Maquette de vignettes pour une souscription du SOI par Roger PAYEN.
Coll. Roger PAYEN

À l’avènement de la municipalité communiste, en 1935, les conditions d’accueil des enfants du SOI s’améliorent. Des bâtiments sont montés sur un terrain, à Mainville, près de la forêt.

Les congés payés n’existent pas encore, ce sera un acquis du Front populaire un an plus tard. En été, les ateliers ferment deux semaines, les ouvriers se retrouvent au chômage. Seuls les riches peuvent partir en vacances. Sous les toits parisiens, les étés sont torrides. À Belleville, on manque d’air, les enfants n’ont que la rue pour terrain de jeu. Pierre Georges, responsable du groupe de Pionniers du quartier, « les crocodiles », fondé par les Jeunesses communistes du quartier « Combat » (3) recherche un peu de verdure pour ses gamins. Dans ce groupe, il travaille en coopération avec la Jeunesse ouvrière juive (AJC, Arbeiter Juden Club) qui s’occupe des enfants juifs de Belleville. Ilex (Charles) Beller apporte son témoignage (4):

C'est Pierrot (Pierre GEORGES) qui découvrit, à trente kilomètres de Paris, entre la Seine et la forêt de Sénart, un petit village nommé Draveil, dont la municipalité était communiste.

Une délégation menée par Pierrot et Arié partit là-bas. En entendant nos arguments, le maire de Draveil mit à notre disposition le terrain de football avec une petite baraque en bois. Pierrot et Arié occupèrent la moitié du terrain et dressèrent un camp à la manière scoute : de grandes tentes alignées, une "table" creusée dans la terre et, au milieu, un grand mât sur lequel flottait le drapeau rouge. Ils groupèrent environ quatre-vingt enfants de douze à quinze ans, français et juifs.

Nous, les "vieux" de seize à vingt-deux ans, nous occupions la baraque en bois et autour fut construite notre colonie. Il ne manquait pas d'amateurs mais, malgré le prix modique, beaucoup n'avaient pas d'argent pour payer. Une "commune" fut donc organisée, les "riches" payaient et tout le monde mangeait. Une camarade bessarabienne, Rachèle (de Rishkon), s'occupait de la cuisine. Pour la boisson, c'était facile : on mélangeait une demi-bouteille de vin rouge avec un demi-tonneau d'eau et tout le monde pouvait boire "à volonté". Pour la nourriture, c'était plus difficile ; en tout cas, on ne manquait ni de lait, ni de pain. Et, sur un feu de branches mortes, Rachèle faisait des soupes merveilleuses"

Camp de la Paix de Mainville.
Collection «Images, Mémoire draveilloise»

Très vite, le terrain de Mainville est investi par de nombreux groupes SOI de toute la Région parisienne puis du monde entier. Il sera connu sous le nom de « Camp de la Paix ». Roger PAYEN se souvient :

On a réalisé avec la municipalité des bâtiments sur un terrain qui lui appartenait en bordure de la forêt de Sénart, ce qui allait s’appeler « Le Camp de la Paix ». Camp où, à chaque vacance scolaire et aux grandes vacances, les jeunes de Draveil accueillaient les jeunes de la région parisienne.

On pouvait faire jouer les enfants plus facilement et plus agréablement que dans la pièce de 3 m sur 5 de la maison au Père TRIOULLIER. On a rassemblé des groupes d’enfants du SOI, tout d’abord. Il y avait DUPRÉ, du XIXe arrondissement de Paris, et quelques groupes, et parmi ces groupes, un groupe dont le responsable était Pierre GEORGES, le futur Colonel FABIEN. Pourquoi on a donné ce nom de Camp de la Paix ? C’est à la suite d’un article que l’on peut trouver dans l’Huma, qu’avait rédigé André LEROY qui était déjà permanent du Parti, le frère aîné de Bidulette (Geneviève RODRIGUEZ, future maire de Morsang-sur-Orge). Le titre de l’Huma pour ce papier qui tenait une pleine page : « Le Camp de la Paix, carrefour du monde », c’était aussi simple que cela. Il était d’un optimisme ! La première année, c’était un carrefour du monde un peu réduit, un peu restreint. Après, il y a eu des Juifs, des Autrichiens, des Italiens, des jeunes apatrides de tous les pays. C’était le pendant plus internationaliste des Faucons Rouges qui ne sont venus aux Fouilles qu’une année. Il y avait des responsables de groupes du SOI de Paris, du XIXe, il y avait des Juifs, un s’appelait aussi GEORGES, mais pas Pierre, qui était dans le personnel d’encadrement. Les parents étaient tailleurs. Ce GEORGES a été arrêté plus tôt.

Les Juifs qui ont fréquenté le Camp de la Paix étaient de gauche. Parmi eux, certains faisaient des chœurs sensationnels, avec de vieux chants hébreux et juifs.

De nombreux juifs fréquentent le Camp de la Paix. Iankiel (Jacques) EIDELIMAN raconte (5) :

« Un de mes bons souvenirs, c’est le camp que nous avons organisé à Draveil.

Avant 1936 et les congés payés, les vacances n’existaient que pour les gens aisés ; les enfants des travailleurs traînaient dans la chaleur et la poussière.

Pierrot [Pierre GEORGES, futur Colonel FABIEN] avait trouvé, à trente kilomètres de Paris, près de la forêt de Sénart un village, Draveil, dont la municipalité nous avait cédé un bout de terrain. Nous y avons installé des tentes pour les enfants, tandis que les aînés de l’AIC [Arbeiter Yungend Club, club de la jeunesse ouvrière juive communiste] occupaient une baraque en planches. Sur notre camp flottait le drapeau rouge. Nous avions formé une « commune » ; les « riches » payaient, tout le monde mangeait… Le bel été pour ces gamins juifs et non juifs, grâce à la solidarité ouvrière ! »

Camp de Paix

Tentes du Camp de la Paix, au moment de Front populaire. Les premières vacances pour beaucoup de jeunes. Tentes ordonnancées par le futur Colonel FABIEN (voir témoignage ci-dessus).
Collection «Images, Mémoire draveilloise»

Les Draveillois n’en reviennent pas de voir tant de maturité dans cette jeunesse. La presse s’en fait l’écho (6):

Ne pourrait-on varier les chansons ?

Beaucoup d’enfants de Draveil et surtout d’ailleurs, viennent passer la nuit du samedi au dimanche sur le terrain municipal, derrière la scierie ROYER.

Ils respirent le bon air de la forêt ; leurs cris n’empêchent personne de dormir. Rien à dire.

Cependant quand ils reprennent le chemin de la gare et qu’ils chantent dans les rues, nous aimerions entendre des chansons de leur âge, des chansons gaies, provoquant leurs rires et les nôtres.

En regardant passer ces adolescents, on croirait voir des grandes personnes de 40 ans ; ils ne sourient pas, ils ne chantent pas : ils gueulent des âneries à tendance politique, avant même de devenir électeurs ! « Les soviets partout » crient-ils ; singulier refrain, singulière gaîté pour des jeunes gens et des jeunes filles de 15 ans…

Papillon mural de la Jeunesse communiste,
région Paris-Ville, 1935.

(soviet = conseil de délégués)

Coll. A. GESGON

En ces années de montée du fascisme et du Front populaire, on ne fait pas que discuter politique, au Camp de la Paix. Les jeunes y font notamment l’expérience des planches. Roger PAYEN témoigne :

Dans le groupe parisien, il y avait un animateur au bras très court, qui faisait participer les jeunes à des activités culturelles, poterie, dessin, etc., des représentations théâtrales. Ils ont du reste donné une pièce lors de l’inauguration de la statue de LAFARGUE en 1936 sur l’entrée de l’allée des Tilleuls. Les gamins participaient. Le gars, PERRIN, avait un langage très titi parisien, il entraînait ces jeunes aux représentations théâtrales à Garches, dans les années 1935. Les premières fêtes de l’Huma se tenaient à Athis-Mons, sur la colline. Après, cela s’est passé à Garches. Nous devons avoir des photos où la fille SCHNAIDERMANN est embrassée par Marcel CACHIN après le spectacle. La Fête se tenait cette année-là sous sa présidence. Ils avaient donné « Les animaux malades de la Peste » sur la grande scène. PERRIN était très prisé par les gamins. Il avait une expression qui lui revenait souvent, qui se rapprocherait de la manière de s’exprimer de la jeunesse d’aujourd’hui quand elle dit « Les vieux, c’est chiant, les parents sont chiants, tout le monde est chiant ». Lui, quand il avait réussi quelque chose, que c’était achevé, terminé, ça lui revenait tout le temps : « Dans le cul la balayette ! ». Cela ne déplaisait pas du tout aux gosses. Ils étaient accrochés à ses basques. Il avait avec eux fait des scénettes, il leur préparait des costumes pour les Fourberies de Scapin, du Molière avec des perruques fabriquées avec des vieux journaux roulottés, les manchettes, les plastrons, des costumes de la Comédie française avec des vieux caleçons et des papiers découpés réalisés avec ardeur, intention, plaisir, et le jeu avait le même allant, le même entrain, sous la houlette de ce PERRIN qui a été arrêté par les Allemands au début de l’occupation, avec des jeunes de groupes qui ont fréquenté Draveil. Il est passé en quelques années quelques milliers de jeunes. PERRIN a été fusillé. Il était communiste et d’un groupe parisien. Draveil a accroché ces groupes.

Nous appliquions les méthodes actives, en prolongement de ce qu'enseignait Henri WALLON, théâtre, poterie, enquêtes parmi la population, etc.

Fête de l'Humanité à Garches.
Après le spectacle donné par le groupe draveillois du SOI, Marcel CACHIN embrasse mademoiselle SCHNAIDERMANN.
Coll. Roger PAYEN

De fortes amitiés se nouent au Camp de la Paix dans les années d’avant-guerre. Elles allaient devenir décisives lorsqu’ils a fallu former les premiers groupes de résistance, trouver des partenaires sûrs et solides. Roger PAYEN raconte :

Parmi ces jeunes de la région parisienne, des différents arrondissements de Paris, un était l’animateur, qui allait devenir le colonel FABIEN. Le groupe Valmy a commencé à se former là. Au moment de la Résistance, ils se sont retrouvés.

Au début de la guerre, un dirigeant du Parti amène Maurice LE BERRE pour rencontrer FABIEN, il le voit sourire : « Alors, tu as parlé de clandestinité, il y a au moins 5 ans que je le connais ».

FABIEN et Maurice LE BERRE ont fait équipe avec une de nos cousines, Simone DEGUÉRET, la femme du colonel FABIEN, et d’autres. J’ai des photos où l’on voit FABIEN, OUZOULIAS, LE BERRE. C’était le début de ce que le Parti appelait l’OS (7). Il n’y avait pas encore d’organisation solide. Le groupe Valmy ne portait pas encore ce nom-là.

Ma femme Suzanne et moi, nous avons vécu en parallèle avec ce groupe de jeunes. Parce que contrairement à la sécurité, au début de la clandestinité, quand on n’a pas d’autre moyen pour continuer à s’activer, à rester en groupe, on s’est retrouvés à Ivry, puis à Montrouge.

Août 1936 au Camp de la Paix. « Une France libre, forte et heureuse. Du Pain, la Paix, la Liberté » .
Coll. «Images, Mémoire draveilloise»

Le Camp de la paix servira de cadre à de nombreuses fêtes d’organisations démocratiques.

En mai 1937, Maurice THOREZ est l’hôte pour un jour des enfants du camp (9). Le stade de Mainville accueille alors le Camp de la Fédération de l’Enfance. 500 enfants sont venus goûter les vacances dans ce coin agreste, au grand air, délaissant pour quelques jours leurs classes -souvent maussades- de Saint-Ouen, d’Issy, d’Orly, des 17e et 15e arrondissements.

Le camarade DEJEAN, responsable du camp, et sa femme Gilberte reçoivent Maurice THOREZ, accompagné de BRU, maire de Draveil, de Jeannette VERMERSCH, d’Hélène ALPHANDÉRY.

Fin juin 1939, l’atmosphère s’alourdit. L’ARAC (10), organisation d’Anciens combattants fondée en 1917 par Henri BARBUSSE, décide d’organiser sa fête annuelle au Camp de la paix (11). Des individus jettent bas et traînent dans la boue les six mâts qui supportent des drapeaux tricolores et des drapeaux rouges formant la décoration de l’entrée de la fête. Un mois avant, La France et la Grande-Bretagne avaient accepté d’engager des discutions avec l’URSS sur une alliance pour faire barrage au fascisme. Mais le processus traîne en longueur. Le 29 septembre 1938 avaient été signés les accords de Munich, puis, le 6 décembre 1938, l’accord de non agression franco-allemand entre RIBBENTROP et le ministre BONNET. Les relations de la France avec l’Allemagne ne sont alors pas très claires. La réaction n’attend pas la signature du pacte de non agression germano-soviétique pour s’attaquer aux démocrates. Dès juin 1939, l’ARAC en fait les frais à Draveil.

Camp de la Paix Les résistants modestes du Camp de la Paix
Le Républicain, 31 août 2006
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Pendant la guerre, le Camp est réquisitionné, les enfants et les jeunes chassés de leur domaine. Albert LEBOULCH se souvient (12):

Le Camp était organisé par la municipalité communiste. C’est les troupes françaises qui nous ont virés. En 39, ils sont arrivés, ils nous ont dit « Hop, vous partez, on prend la place ». Dans le milieu du camp, il y avait une pyramide avec le drapeau rouge, avec la faucille et le marteau. Ils l’ont foutu en l’air.

Camp de la Forêt.
Collection «Images, Mémoire draveilloise»

Après la guerre, le Camp retourne à sa vocation de lieu d’accueil de la jeunesse. L’Union de la jeunesse républicaine de France (UJRF) prend possession du lieu. Le 12 septembre 1947, le conseil municipal(13), par 10 voix contre 5, accepte de louer le terrain pour 3 ans, moyennant un loyer mensuel de 7000 F (équivalent 1993) à l'Union des Jeunesses Républicaines de France, association fondée à la Libération autour des Jeunesses Communistes. À cette époque, le draveillois André LEROY, revenu de la déportation à Buchenwald, en est le Secrétaire général.

Pierre CHEVRIER, vigneusien bien connu, est nommé directeur de ce camp (14):

Les jeunes de l’UJRF ou d’autres venaient camper le week-end ; ils descendaient à Juvisy, beaucoup venaient à pied de Juvisy ; ils venaient de toute la Région parisienne, je me rappelle de Stains, etc., des gars et des filles. C’était important, il y avait de grandes tentes de l’armée. Un jour, on a fait un défilé dans Draveil, à partir du camp. On était en pleines batailles patriotiques. Ces jeunes étaient l’avant-garde de l’époque. Il y avait aussi des organisations juives qui venaient nous voir. Je me rappellerai toujours, on faisait des jeux, des mimes, des gars racontaient des histoires. Un jour, il y en a un qui raconte des histoires humoristiques sur les juifs, une partie de l’assistance riait, c’était tellement marrant. Paul PROMPT ? dit alors « Je suis en désaccord avec ce que raconte le camarade ». Cela a permis une énorme discussion. Il y avait là des jeunes juifs qui s’engageaient pour aller en Israël. Je me souviens qu’il y avait beaucoup de jeunes juifs.

Le camp durait toute l’année, sauf l’hiver bien sûr. Parfois on faisait une fête certains week-ends.

Ce camp de Mainville se trouvait où il y a maintenant la piscine de plein air. La nuit, je couchais dans la cabane maintenant toute vermoulue, à l’entrée, tout seul dans la forêt. La cabane existe encore, je l’ai vue il y a un an, quand je courais encore. Elle est près du grand hangar. Je rentrais le soir à la nuit noire, j’avais un bâton.

Je suis resté directeur un an dans ce camp, ensuite l’Avant-garde, journal de l’UJRF, m’a repris sur Paris. J’étais ouvrier agricole, déjà membre du Comité fédéral du Parti communiste pour la Seine-et-Oise. Le camp a été créé un an avant moi. Après moi, le camp a duré encore à peu près un an. C’est le Draveillois Roger BERNARD qui m’a succédé. Après, la ville a dû reprendre le terrain.

Mon salaire était payé par ce que versaient les campeurs pour leur séjour. S’ils avaient une tente, ils payaient un peu plus cher. Parfois, il n’y avait pas assez d’argent pour mon salaire, c’était complété par Paris. Le trésorier national de l’UJRF s’est déplacé de Paris pour discuter avec le patron de la menuiserie FROSIO qui voulait un terrain pour agrandir sa menuiserie. Ils ont eu une discussion très dure.

En effet, le 12 mars 1952, le conseil municipal décide la vente d'une partie du terrain (8850 m2) à l'exploitant de la scierie voisine, au prix de 10 F le m2 (équivalent 1993) (13). Les jeunes continueront d'investir le terrain, sur une surface réduite, avec l'installation du Centre aéré puis du Lycée.

   
 

Martine Garcin
10 janvier 2004

Dernière mise à jour : 15 septembre 2005



(1) Entretien Roger PAYEN-MG, Ardèche, 27 avril 2001.
(2) Voir le colloque Willy MÜNZENBERG, 1889-1940 - Un homme contre, Le Temps des Cerises, 1993.
(3) La place Combat se nomme aujourd'hui place du Colonel Fabien.
(4) Témoignage de Ilex BELLER publié dans Presse nouvelle Hebdo du 21 avril 1972, repris dans l'ouvrage de Pierre DURAND, Qui a tué Fabien ? Messidor Temps actuels, 1985. Ilex Beller devait s'engager dans les Brigades internationales en Espagne.
(5) Deux rescapés du génocide racontent, Jacques et Albert EIDELIMAN, Messidor, 1991. Préface de Henri ALLEG.
(6) Le Réveil, 6 juillet 1935.
(7) Organisation Spéciale.
(8) Albert OUZOULIAS, Les Bataillons de la Jeunesse, Éditions sociales, 1967.
(9) L'Humanité, 20 mai 1937.
(10) Association Républicaine des Anciens Combattants.
(11) Le Réveil, 1er juillet 1939.
(12) Entretien Albert LEBOULCH-Roberto LAMPLÉ - Martine GARCIN, 16 mars 2001.
(13) Bernard REYSSET, Draveil 1945-1994, autoédité, 1995
(14)Entretien Pierre CHEVRIER-MG, Vigneux, 27 mars 2001

 


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11 mai 2007